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Le nuage d'Expo.02 à Yverdon. Son maintien a été le seul point sur lequel la rédaction s'était entendue.
© MARTIN RUETSCHI

20 ans

Blocher, Expo.02, secret bancaire, #Metoo: ces débats internes qui ont déchiré «Le Temps»

Au sein de la rédaction, les affrontements ont été souvent rudes sur les sujets polémiques des vingt dernières années

Cette année, Le Temps fête ses 20 ans. Né le 18 mars 1998, il est issu de la fusion du Journal de Genève et Gazette de Lausanne et du Nouveau quotidien. Nous saisissons l’occasion de cet anniversaire pour revenir sur ces 20 années, et imaginer quelques grandes pistes pour les 20 suivantes.

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1999: La guerre du Kosovo

Le Temps est encore en couche-culotte et il doit affronter les bombes. En mars 1999, l’OTAN lance une intervention armée contre la Serbie pour prévenir un massacre au Kosovo. Au sein de la rédaction, certains applaudissent des deux mains: non seulement toutes les négociations avec le pouvoir serbe de Slobodan Milosevic ont échoué, mais des informations commencent à confirmer l’imminence d’une catastrophe humanitaire de grande ampleur. Surtout, le désastre de la guerre de Bosnie (200 000 morts) et l’incapacité de l’Europe à y répondre sont encore dans toutes les mémoires.

Pour d’autres, cette entrée en guerre de l’OTAN, menée par les Etats-Unis, répond à des intérêts qui n’ont rien à voir avec la protection de la population kosovare. Contrairement à une grande partie de la presse occidentale, qui est acquise au bien-fondé du bombardement de la Serbie, Le Temps dépêche un envoyé spécial à Belgrade pour faire entendre la voix de la population serbe.

Les boulets de canon pleuvent, de part et d’autre. Il suffit de lire entre les lignes les articles de cette période: du terrain, l’envoyé spécial attaque les «salauds dans les salons» qui «font le tri entre les victimes». De la rédaction, un collègue lui répond en s’en prenant à la «bande de criminels» serbes et aux «complices de l’épuration ethnique».

Des réunions d’urgence sont organisées par la rédaction en chef. Elles aggraveront encore le mal tant certains rédacteurs se sentiront mis sous tutelle. Il y aura des pleurs dans les bureaux, puis des cris, des menaces de démission, puis une démission. Les bombardements de l’OTAN en Serbie ont duré septante-neuf jours. Au sortir de cette guerre, Le Temps, ce jeunot, n’était plus tout à fait le même.

1999: le projet avorté du dimanche

En 1999, la rédaction en chef du Temps apprend que Ringier va lancer un journal du dimanche pour contrer le monopole du Matin Dimanche, véritable vache à lait d’Edipresse depuis la disparition de La Suisse en 1994. Un éditeur indépendant, Roland Ray, a lancé Info-Dimanche en 1998 et tout le monde rêve des millions de bénéfices que semble promettre le jour du Seigneur.

Le Temps commence à mûrir une idée similaire. La graphiste parisienne Nathalie Baylaucq, qui avait créé la maquette initiale du journal, est mandatée et un journaliste de l'interne se voit nommé chef de projet. Coup de théâtre, alors que les équipes sont au travail depuis plusieurs semaines, ce dernier annonce qu’il rejoint le projet de Ringier. Eric Hoesli, fou de rage, parle de lui «casser la gueule» et de se lancer dans un procès contre Ringier lors d’un briefing houleux.

De son côté, le conseil d’administration du journal ne croit pas au dimanche. Est-ce à cause du fait que des représentants d’Edipresse sont au conseil du Temps? Toujours est-il que le projet de Ringier, qui se lance en novembre 1999 – année de la disparition d’Info-Dimanche – sera un échec. Dimanche.ch disparaîtra en juin 2003 et, avec lui, l’espoir de mettre en cause le monopole du Matin Dimanche, une réalité toujours d’actualité.

2000-2001: les errements d’Expo.02

L’exposition nationale de 2002 a fourni son lot de polémiques internes. La longueur hors norme de la préparation de l’événement – jusqu’à un report d’une année –, la valse des responsables, l’escalade de budgets qui ne cessaient d’enfler ont ulcéré une partie de la rédaction, qui, comme nombre de citoyens, trouvait que la messe fédérale tournait à la farce, voire à l’humiliation.

Une minorité, en revanche, défendait mordicus le projet au nom même de sa dimension exceptionnelle et de son statut de rendez-vous national pour une génération. Des articles étaient parfois réécrits avant envoi à l’imprimerie pour arrondir les angles, les pages Opinions bruissaient de tribunes commanditées avec une idée précise en tête, et les séances de réaction tournaient aux batailles verbales.

Dans la dernière phase, l’arrivée aux commandes de Nelly Wenger et sa parole souvent stratosphérique, le verbiage pompeux de son idéologue Bernard Crettaz ou les humeurs de Pipilotti Rist n’ont guère arrangé la situation. De surcroît, après le 15 mai 2002, jour d’inauguration, les dissensions ne se sont pas apaisées: pendant les six mois de l’événement, Le Temps a été divisé entre les «pro», qui appréciaient les arteplages ainsi que leurs contenus, et les «anti», qui conspuaient cette fête coûteuse et jugée vide de sens.

Un seul point a fait la quasi-unanimité: la proposition de garder la structure du nuage d’Yverdon pour la Maison d’Ailleurs. Le Temps a milité pour l’idée. Mais les Yverdonnois l’ont refusée dans les urnes.

2002: psychodrame sur le secret bancaire

Au début des années 2000, le secret bancaire qui protégeait l’anonymat des comptes suisses commence à se fendiller. Mais Le Temps soutient mordicus ce dispositif, notamment parce que les banquiers privés genevois sont alors très présents dans son capital. «Le secret bancaire n’est que la discrétion professionnelle à laquelle s’oblige le banquier face à son client», soutient un éditorial de 1999 en reprenant le jargon de l’époque.

En 2002 pourtant, cette ligne claire connaît un bug. Le rédacteur en chef, Eric Hoesli, confie à l’un de ses journalistes – qui n’est autre que l’auteur de ces lignes – la mission d’écrire un livre sur la place financière suisse. L’ouvrage, L’Argent secret des paradis fiscaux, sort en octobre 2002 au Seuil: très critique, il annonce la montée des pressions internationales et l’abolition inévitable du secret bancaire. Les banquiers privés sont outrés. «Je pense que c’est un mauvais livre qui cherche le sensationnel», dit Claude Demole, associé de Pictet et actionnaire du journal.

Au conseil d’administration, ça chauffe. La rédaction en chef s’oblige à d’étranges contorsions: tout en soutenant son journaliste, elle commande une tribune à un banquier pour descendre en flammes le livre. «Nous défendons l’idée que la Suisse, dans la guerre commerciale qui lui est menée par les places financières anglo-saxonnes, ne doit pas abandonner ses atouts et le secret bancaire en est un», explique le rédacteur en chef, Eric Hoesli, au site Largeur.com.

Les choses se calment ensuite, et les banquiers privés se retirent peu à peu du capital du journal. En mars 2009, lorsque le secret bancaire implose, Le Temps ne verse pas une larme. Son rédacteur en chef, Jean-Jacques Roth, évoque même le «discrédit moral […] aveuglant» qui a miné l’institution. 

2003: le raz-de-marée Blocher

Le 19 octobre 2003, l’UDC déclenche un raz-de-marée aux élections fédérales, raflant 26,7% de la mise. Le soir même, le parti annonce que son second candidat au Conseil fédéral sera Christoph Blocher et personne d’autre. Le 6 décembre, le rédacteur en chef, Eric Hoesli, donne la ligne: «L’élection de Christoph Blocher au Conseil fédéral est dans l’intérêt du pays. Elle représente aussi sans doute la seule manière de maintenir l’esprit de concordance qui fonde le système.»

Si elle a bien senti le vent tourner, la rubrique politique du Temps est sous le choc. Elle s’était dit: d’accord pour un deuxième UDC en plus d’Adolf Ogi, mais pas Christoph Blocher, jugé insoluble dans la concordance. Eric Hoesli avait d’ailleurs reconnu, dans un éditorial daté du 25 octobre, que ce que le Zurichois convoitait était «la place de président du conseil d’administration de la Confédération suisse».

Le 10 décembre, le parlement confirme le virage à droite: il élit Christoph Blocher mais aussi le radical Hans-Rudolf Merz. En mai suivant, Le Temps soutient le paquet fiscal défendu par la nouvelle majorité UDC-PRD. Mais le peuple dit non. Au Conseil fédéral, l’harmonie est secouée comme jamais. La résistance anti-Blocher est pilotée par Pascal Couchepin et Micheline Calmy-Rey. Dans son édito du 6 décembre 2003, Eric Hoesli invitait tout le monde à préparer sans tarder les «élections de 2007». Celles-ci marqueront un nouveau succès de l’UDC. Le Temps jugera alors la réélection de Christoph Blocher inévitable. Mais la mobilisation du centre et de la gauche conduira à son éviction.

2012: abandon du sport

Dans un éditorial daté du 1er décembre 2012 titré: «Ce que j’ai à vous dire», Pierre Veya, rédacteur en chef, rassure les lecteurs: non, la qualité du Temps ne faiblira pas malgré les mesures d’économies. Il annonce pourtant: «La couverture de l’actualité sportive est abandonnée, en dépit des contributions remarquables de nos journalistes.»

Si la rédaction a alors d’autres soucis, elle n’est pas indifférente à la suppression d’une rubrique présente depuis les débuts du journal. Certains estiment qu’il vaut mieux trancher dans le vif plutôt que de gratter un peu partout. D’autres ne comprennent pas que le sport disparaisse (tout comme les musiques actuelles) au moment où il devient un fait social incontournable.

En filigrane, deux visions de la presse de qualité s’opposent: l’une française, qui tient le journalisme de sport pour un genre mineur (Le Monde et Le Figaro ont récemment supprimé le sport de leur version papier); l’autre anglo-saxonne (The Guardian, New York Times, Wall Street Journal), qui lui accorde au contraire une belle place et se délecte de ses grandes plumes.

Des lecteurs, des acteurs influents de l’économie et des annonceurs potentiels font part de leur étonnement, mais la décision est prise. Il n’y aura ainsi pas une ligne dans Le Temps sur la victoire de Stan Wawrinka à l’Open d’Australie, rien sur les Jeux olympiques de Sotchi, pas un moment de la Coupe du monde de football.

Le sport réapparaît dès le premier numéro de l’année 2015. Trop tard pour la victoire de la Suisse en Coupe Davis, en novembre 2014, que le journal passera totalement sous silence. Rendre au Temps sa vocation généraliste est une des premières mesures du nouveau (et actuel) rédacteur en chef, Stéphane Benoit-Godet. En vingt ans d’existence, le journal aura eu une rubrique Sport pendant dix-huit ans mais il est encore fréquent de s’entendre dire: «Ah, il y a de nouveau du sport dans Le Temps

2017: l’affaire Weinstein et #Metoo

Au sein de la rédaction, l’affaire #Metoo a secoué. Et d’abord, dans l’organigramme. Nous qui nous indignions des abus de pouvoir d’ordre sexuel à Hollywood ou à Berne, où en étions-nous en matière d’égalité hommes-femmes? Manifestement, il nous fallait – et il nous faut encore – balayer devant notre porte pour que salaires et pouvoirs soient également répartis. Depuis la création du quotidien en 1998, si une femme, Valérie Boagno, en a été la directrice, seules quatre femmes, Sylvie Arsever, Christine Salvadé, Marie-Claude Martin et Eléonore Sulser, ont travaillé – comme adjointes – au sein de sa rédaction en chef. Tandis que 14 hommes ont occupé des postes de direction au sein du journal, dont celui de rédacteur en chef depuis le début.

#Metoo a aussi dessiné des lignes de fracture entre les femmes de la rédaction. Il y a celles qui trouvaient qu’on allait trop loin – dont une fougueuse chroniqueuse – maltraitant les hommes, négligeant les pulsions animales qui seraient sous-jacentes à toute sexualité. D’autres, souvent plus jeunes (mais pas que), se sont réjouies et même enthousiasmées face au changement de paradigme induit par #Metoo. La tribune du Monde signée par Catherine Deneuve et Catherine Millet a failli monter les unes contre les autres: les premières y voyant une prise en compte bienvenue des instincts sexuels et une parade à un puritanisme «à l’américaine», les secondes y lisant une position rétrograde, caricaturale, blessante pour les victimes et finalement anti-femmes. Voilà un débat qui n’est pas encore clos et ses différentes tonalités se reflètent encore dans nos colonnes.

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