«Ça, c’est moi!» Il pointe du doigt un petit David athlétique, de bronze brillant, qui tient dans sa main gauche la tête hirsute de Goliath. Christoph Blocher reçoit devant sa maison de Herrliberg, sur le lac de Zurich; de l’autre côté du parking, une autre sculpture: un taureau grandeur nature de métal gris, prêt à charger. Ces deux œuvres d’un réalisme pompier constituent, en creux, une sorte de portrait de ce collectionneur. Industriel rangé des affaires, ex-conseiller fédéral, maître à penser du plus grand parti de Suisse, Christoph Blocher, 71 ans, parle de lui quand il parle d’art. Et sa collection, souvent commentée, rarement dévoilée, reste le testament le plus complet après une vie de combat.

Il avance vite dans l’immense demeure. Une maison-terrasse offerte à l’une des plus belles vues du pays, dont il exige pourtant qu’on ferme les stores électriques. Le personnel s’agite. «Pour que vous voyiez mieux les tableaux, je préfère la lumière artificielle.» Pas un mur sur les trois ou quatre étages qu’il ait laissé vide. Dès l’entrée, plusieurs pièces triomphales du Bernois Ferdinand Hodler. Une miniature du fameux bûcheron dont la hache va s’abattre, une étude pour l’Einmütigkeit, la concorde des protestants à Hanovre. Ce sont des toiles héroïques relues à l’aune du patriotisme et des actes fondateurs.

C’est cela qu’on est venu chercher. L’annexion par un populiste richissime d’un pan entier de l’histoire picturale helvétique. Le trésor personnel d’un esthète capable de rassembler plusieurs centaines d’œuvres, dont une majorité signée d’un autre peintre du XIXe siècle, Albert Anker. «Je possède aussi quelques Giovanni Giacometti, des Cuno Amiet, des Giovanni Segantini ou des Adolf Dietrich, mais ils sont dans notre château des Grisons. Ici, je garde ce que je préfère. Surtout Anker.»

Car rien, au goût de Blocher, ne dépasse Albert Anker. Un artiste bernois né en 1831, médaille d’or du Salon de Paris en 1866, réaliste minutieux au moment où les impressionnistes renversent les canons. Anker retourne ensuite en Suisse où il siège au Grand Conseil bernois: une vie d’engagement. Selon l’historienne de l’art Isabelle Messerli, spécialiste d’Anker, cette œuvre est à saisir dans le contexte de la fondation de l’Etat fédéral, en 1848: «La Suisse devait ancrer ses valeurs démocratiques. L’iconographie s’appuyait sur l’histoire suisse, la famille, les enfants, l’école. Anker puise l’essentiel de son humanisme dans sa formation de théologien.»

Christoph Blocher a 27 ans en 1968 quand il décide d’acquérir un premier dessin d’Anker. Septième enfant d’une famille qui en compte onze, fils de pasteur, il étudie le droit. «Je n’avais pas d’argent. On m’a demandé 1500 francs, une somme pour moi. J’ignorais que j’allais commencer une collection.» L’œuvre, un portrait au fusain, paraît minuscule dans ce séjour où trône un piano à queue blanc. Elle a ouvert une vocation.

Au fil des ans et de ses promotions dans l’entreprise EMS-Chemie dont il est employé, Blocher étoffe sa collection. En 1983, son patron meurt. La société américaine General Electric se porte acquéreur mais menace de couper la moitié des postes. «Je me suis dit que je pouvais racheter l’entreprise, se souvient-il. Mais la banque a exigé de moi que je vende tous mes biens: ma maison et ma collection.» La collection seule rapporte près de 1 million de francs.

En peu de temps, Christoph Blocher transforme l’entreprise en une multinationale de la chimie avec 3000 salariés et un chiffre d’affaires annuel qui culmine aujourd’hui à plus de 1,6 milliard de francs. Parallèlement, il consacre une partie de sa fortune à l’acquisition des chefs-d’œuvre de la peinture suisse du XIXe siècle, dont la cote ne cesse de grimper – des Anker et des Hodler atteignent aujourd’hui plusieurs millions de francs. «Ce qui comptait, pour moi, c’était d’abord de récupérer les œuvres que j’avais dû vendre pour acheter EMS-Chemie. Il y en avait trente-cinq, surtout des dessins. Il m’en manque encore cinq. Je n’abandonne pas.»

La passion tourne à l’obsession quand il se retrouve un jour avec sa femme aux Etats-Unis, sur la côte Ouest. Il apprend qu’une œuvre d’Anker est mise en vente à Zurich. «Il fallait que j’appelle au plus vite. On s’est arrêtés dans un restaurant au bord de la route. Il y avait une cabine téléphonique. J’ai hurlé à ma femme qu’elle aille chercher des pièces parce que je n’avais pas assez de monnaie. J’ai demandé à mon intermédiaire d’acheter, alors que j’ignorais le prix et même l’allure du tableau. Mais cela a été un très bon achat.»

Ce tableau est suspendu dans la salle à manger, en face, précisément, de la chaise de Christoph Blocher. Un défilé de petits corps joyeux, certains pieds nus, d’autres chaussés, sur le chemin de l’école. «Vous voyez, décrit-il, les enfants ne touchent pas l’horizon. Ils sont protégés par la terre. Seule l’enseignante a la tête dans le ciel. Elle est pour eux comme un toit. Elle aussi les protège. C’était une époque où les campagnes suisses étaient pauvres. Mais Anker nous rassure. Il nous dit qu’il ne faut pas avoir peur, que le monde n’est pas perdu.» Dix fois pendant la visite, Blocher répète cette phrase, probablement tirée de saint Augustin, dont Anker avait fait une devise: «Regardez, le monde n’est pas damné.»

Dans le sous-sol de sa maison, protégé par des portes blindées et des codes secrets, des dizaines d’aquarelles d’Anker reposent dans un air à l’hygrométrie mesurée. Le collectionneur aime plus que tous ces menus portraits d’anonymes, de vieillards, d’enfants, posés souvent de profil dans un décor sombre. «Anker peint des personnages à l’extrémité de leur vie. Ils n’ont rien à prouver. Regardez cette enfant qui court dans la neige, avec un pain trop lourd pour elle dans les bras, elle vacille, elle a froid. Et pourtant, elle continue. Quelque chose me touche infiniment dans la vision d’Anker. On dit souvent que je calcule tout, que je suis un conquérant. Je crois au contraire que nous sommes tous portés.»

Il y a, entre ces murs, plus de 180 œuvres d’Anker, des dizaines de Hodler, dont lui seul profite. Il évoque, las, la perspective de créer un musée. «Je n’ai pas encore eu le temps d’y penser.» Pour l’heure, elles sont à lui. Il a abandonné, pour devenir conseiller fédéral, en 2004, sa participation au groupe EMS dont le siège est encore logé dans les sous-sols de sa maison; les employés y accèdent par le bas, grâce à un funiculaire privatif.

Christoph Blocher est aujour­d’hui contesté par son propre parti pour ses stratégies qui paient moins sur le plan électoral. Quelques jours avant cette rencontre, la police perquisitionnait chez lui pour trouver les preuves de son implication dans la dénonciation frauduleuse du patron de la Banque nationale suisse – Blocher risque de perdre son immunité parlementaire. Il refuse d’en parler. Il préfère ouvrir la porte d’une salle souterraine, un garde-manger pictural: sa galerie personnelle. Plusieurs études et huiles de vieillards au bonnet, secrétaire communal recroquevillé sur son pupitre. «Je connais des collectionneurs qui gardent leurs œuvres dans un coffre à la banque. Moi, j’ai besoin de les voir. Quand j’ai des soucis, je viens là. Je me retire pour dix ou vingt minutes. Le silence est absolu. Vous entendez?» Oui.

Christoph Blocher préférait un temps où l’art était financé par des mécènes. «Je suis un extrémiste. Je crois qu’il vaudrait mieux ne plus rien subventionner. J’ai entendu l’autre jour à la radio que, si l’art n’était plus aidé par l’Etat, il n’y aurait plus d’art. Mais comment ont fait les artistes depuis des millénaires? Le marché et la concurrence sont plus efficaces pour l’art. Anker, quand il était à Paris, travaillait pour une manufacture de porcelaine. Cela lui a assuré sa liberté. Il n’avait de comptes à rendre à personne.»

Si l’on comptait sur Blocher pour financer l’art contemporain, il n’en resterait plus beaucoup; l’UDC a pris parti contre des artistes suisses majeurs, Thomas Hirsch­horn ou Pipilotti Rist.

Ecrivain et enseignant à l’Université de Lausanne, Jérôme Meizoz a publié en janvier dans la revue Critique un article intitulé «Kitsch nationaliste et loi du marché. Les deux mamelles du populisme suisse». Selon lui, il est difficile de départager ce qui, chez Blocher, est de l’ordre de la construction ou de la réelle adhésion esthétique. «A travers ses choix de tableaux, on peut retrouver des éléments typiques du populisme européen. Une vision paternaliste, une quête du bonheur paysan, un rapport fantasmatique à la terre. Anker peignait une Suisse idéale, épargnée par la modernité, à un moment où l’industrialisation était largement entamée sur le territoire national. On retrouve dans plusieurs mouvements populistes ce paradoxe qu’une élite urbaine, ultralibérale, célèbre une ruralité rassurante et un conservatisme moral.»

Christoph Blocher, fils de pasteur qui se destinait à une carrière d’agriculteur, a conquis la bourgeoisie zurichoise pour devenir l’un des politiciens les plus importants de l’histoire suisse et un acteur incontournable de l’économie nationale. Lui ne voit pas de paradoxe à ce qu’un milliardaire, docteur en droit, défende une paysannerie en déliquescence. «Ce ne sont pas les gens mais les élites qui me reprochent d’être riche, dit-il. Je n’ai pas volé mon argent. Je crois que les élites sont jalouses. Elles aimeraient elles aussi s’acheter des tableaux aussi jolis que ceux d’Anker.»

Quand il était jeune, Blocher vivait dans une petite maison remplie de copies de tableaux. Des monuments de l’art suisse, repris par des tâcherons. Son père lui expliquait les mérites de l’un et les déficiences de l’autre. «Il m’a appris ce qu’était l’art, raconte-t-il. Mais déjà, enfant, je pensais en secret que l’original devait être plus beau que la copie.»

Il est tard au sommet de Herrliberg. Christoph Blocher joue avec le variateur d’intensité de ses luminaires pour montrer que le Léman de Hodler n’a pas la même couleur selon que l’aube pointe ou que le crépuscule s’annonce. Il propose un läckerli, ce petit gâteau au miel inscrit au patrimoine culinaire national – sa fille a racheté la manufacture bâloise qui fabrique cette gourmandise. Et puis, il n’a plus le temps. Le visiteur suivant patiente dans le salon. On le laisse à son diorama des identités suisses, à ces mythes brandis et à ces enfants endormis. «Rappelez-vous, le monde n’est pas damné», dit-il encore, l’air d’être déjà passé à autre chose.