Joint dans sa représentation à l’étranger, Karl* témoigne sans envie de vengeance ni acrimonie. Seul un sentiment de tristesse et d’amertume l’habite. «Un problème structurel touche le personnel diplomatique et consulaire. La pyramide vers le haut est bouchée, parce que la Suisse a fermé des ambassades et consulats généraux. Une partie du personnel arrive à maturité et il n’y a pas de place pour lui.»

Les collaborateurs diplomatiques et les employés à des postes de défense des intérêts sont en effet au régime du service de carrière. Autrement dit, tous les trois ans, les 376 diplomates (217 à l’étranger, 159 en Suisse), 440 collaborateurs consulaires (344 à l’étranger, 96 en Suisse) et environ 50 secrétaires spécialisés employés par la Confédération peuvent être promus dans une classe de traitement supérieure «pour autant qu’ils remplissent les conditions requises et que la promotion réponde à un besoin», précisent les règles du Département fédéral des affaires étrangères (DFAE). Cette sécurité de l’emploi et de la progression salariale forme une sorte de contrepartie aux transferts fréquents auxquels sont soumis ces employés.

Mais aujourd’hui, la machine est grippée. Karl a postulé deux fois pour une promotion. Deux fois, la porte s’est refermée sans justification précise. «C’est triste, parce que l’on devient des problèmes pour la gestion du personnel au DFAE. Ils ne savent plus où nous envoyer.»

Coupes budgétaires

Le témoignage de Karl n’est pas isolé. Sur demande, le DFAE confirme que, cette année, «environ 40% des collaborateurs dont le dossier a été examiné n’ont pas pu être promus.» Comment l’explique-t-il? Il ne veut pas mettre la faute sur la réorganisation du réseau extérieur de la Confédération qui a débouché sur les fermetures d’ambassades et de consulats dans certaines régions du globe. Car d’autres représentations ont été ouvertes, dit le DFAE, parlant d’une évaluation et d’une adaptation constante. Il explique le phénomène par différents facteurs: les besoins du service, l’aptitude ainsi que les années minimales passées dans une classe salariale, ainsi que la structure de la pyramide des âges au DFAE.

Et bien sûr, le nombre de postes disponibles joue un grand rôle. Soumis à la logique des économies comme les autres départements, le Département fédéral des affaires étrangères a dû se serrer la ceinture ces dernières années. Et cela continuera: le programme d’économie 2017-2019 prévoit la suppression de 20 postes dans le réseau extérieur et 12 à la centrale à Berne.

Autant dire que la situation – économies, structure de l’âge du personnel, réorganisation du réseau - semble de plus en plus difficile à concilier avec le système de service de carrière. Cela n’a d’ailleurs pas échappé au Contrôle parlementaire de l’administration, qui pointait du doigt ce malaise en 2015. Reprenant et complétant ces travaux, la Commission de gestion du Conseil des Etats livrait son verdict en février dernier dans un rapport: «Le mécanisme des promotions quasi-automatiques a atteint certaines limites en raison du nombre restreint des postes haut placés et de la réduction latente des ressources», écrit-elle.

Changement fondamental?

Le malaise est encore exacerbé par le manque de transparence dans les décisions de promotion. Une commission de promotion qui siège à Berne décide qui peut être promu ou non au cours de débats confidentiels. Les rapports du Contrôle parlementaire de l’administration et de la Commission de gestion du Conseil des Etats sont particulièrement critiques à cet égard. Dans une profession «corporatiste», on ne sait pas toujours pour quelles raisons, sur quels critères, certains diplomates sont promus et d’autres non. «La manière dont la commission de promotion aboutit à ses recommandations manque de transparence», relève le Contrôle parlementaire de l’administration. «Certaines promotions sont apparues carrément arbitraires», ajoute la Commission de gestion des Etats.

Sur le terrain à l’étranger, Karl le résume ainsi: «Cette commission de promotion a une tendance à favoriser le personnel en poste à Berne, proche de ses membres. C’est naturel mais cela laisse un arrière-goût assez désagréable.»

Un système de carrière qui s’essouffle

Horizons bouchés, problèmes de transparence dans les promotions, pour la Commission de gestion des Etats, c’est l’ensemble du système de carrière – «qui n’a guère évolué depuis les années 1950», note-t-elle – qui s’essouffle. Elle recommande un changement fondamental. Ce système devrait être abandonné et remplacé par une logique de carrière et de rémunération fondée sur la fonction occupée, à savoir le système qui prévaut dans la très grande majorité de l’administration fédérale.

Le Conseil fédéral se dit favorable à étudier l’opportunité d’un tel changement. Il doit présenter une première analyse très prochainement, début 2017. Mais la Commission des gestions n’est pas dupe. Elle sait qu’une analyse ne promet en rien une révolution. Elle prévient: en l’absence d’un changement de système, il faudra au moins rendre les procédures de promotion plus transparentes. Le Conseil fédéral balaie ce reproche. La commission de promotion deviendra obsolète si l’on abandonne le système de carrière. Sinon, la procédure actuelle est le mieux que l’on puisse faire, dit-il en substance.

*Nom connu de la rédaction