«10+25». A Reconvilier, depuis le 25 janvier et la décision de 87% des employés de «la Boillat» de reprendre la grève qu'ils avaient tenue durant dix jours en novembre 2004, le calendrier est celui de la fonderie, vieille de quelque 150 ans.

Il est affiché sur les vitres de l'usine 1, qui borde la rue centrale. Le cœur d'un combat dans lequel il faut peut-être s'être immergé pour comprendre. Une grève à nulle autre pareille, prolongée jusqu'à la semaine prochaine, faute d'accord avec la direction sur une plate-forme de négociation.

Pas de revendication salariale ou de meilleures conditions sociales. La grève initiée par les cadres de l'usine en 2004, reprise en janvier par les 320 ouvriers qui gagnent environ 4000 francs par mois (Unia leur versera 3000 francs pour le mois de grève, montant qui se complétera par le fonds de grève), ne vise qu'à sauver un outil de production dont ils sont fiers.

Ils sont persuadés que «leur» patron, le manager allemand Martin Hellweg, veut leur peau, même si «la Boillat» est «la vache à lait» du groupe Swissmetal. Cette lutte «de la dignité et du travail bien fait contre le cynisme du capitalisme sauvage» transcende les clivages et brise les certitudes. Récit en coulisses.

Ennui mortel et surexcitations

Le quotidien du gréviste est surtout fait d'ennui. De tension et d'angoisse. On parle de sa famille, de sa «capacité à tenir un mois», avec une formule toujours ressassée: «Si on ne réagissait pas, notre usine allait mourir. Mieux vaut tenter le tout pour le tout.» On dit aussi que «ce salaud n'aura pas notre âme», pour extérioriser sa haine envers le patron, Martin Hellweg.

Mais surtout, on ne dit rien. On ne fait rien. Un peu de JO à la TV dont l'image se brouille dès qu'un téléphone portable est enclenché. Une partie de cartes, de baby-foot. Des concerts le soir. Et d'incessants errements entre les machines arrêtées et les stocks de métaux. Dans un silence plus assourdissant que l'habituel bruit infernal des lieux.

Ce petit Monsieur, la cinquantaine, va et vient dans l'usine. Il ne dit rien, ne regarde rien. Un autre, plus jeune, qui s'est fait remarquer à la TV, se met subitement à chanter. Personne n'y prête attention.

Seules les rumeurs trompent l'ennui. On sait qu'«ils reviendront». Avec leurs camions. Allusion à la double tentative avortée de bahuts dépêchés de Dornach, pour emmener les stocks que les grévistes ont juré de ne jamais laisser partir. Ils ont bloqué les portes, les ont aspergées d'eau avant les nuits froides, le gel les rendant immobiles.

Les camions ne sont pas venus jusqu'aux usines, bloqués sur le parking d'un café, à Loveresse, un petit village à la porte de Reconvilier, par les voitures de retraités de la région, de commerçants, de syndicalistes, l'épouse d'un décolleteur client de «la Boillat». On a papoté, la police et le maire ont constaté, les journalistes ont couru, les rédactions croyaient à l'«assaut». Les camions sont repartis, vides. A l'usine 1, on a bien ri.

Le rituel de la séance quotidienne des grévistes

13h30. Rendez-vous quotidien, à l'usine 2, qui abrite la fonderie. La grand-messe des grévistes qui viennent «aux nouvelles». Archiprêtre, Nicolas Wuillemin incite ses collègues à se masser «dans la fosse». Il importe de se serrer les coudes, les symboles sont vitaux.

Le petit homme, penché vers l'avant, sait parler. Pas comme un politique ou un syndicaliste. Comme un chef. Phrases brèves, sans redondance. Il dit l'essentiel en cinq minutes. Avec le médiateur Rolf Bloch, il est l'homme en qui les grévistes ont confiance. Les cadres aussi, qui se tiennent à l'écart.

L'autre leader de la grève éteint sa cigarette. Président de la commission des ouvriers, Mario Grünenwald intervient toujours en second.

Son discours tient en trois phrases scandées: «Amis du jour», lance-t-il à une cantonade qui lui répond: «Bonjour.» On en a ri, c'est maintenant une oraison. «Faites-vous toujours confiance à vos commissions? Est-ce que nous poursuivons la grève?» Une clameur en guise de réponse. «Avis contraires?», reprend Mario Grünenwald. Silence. Avec le temps, la dernière question a été rayée. En quinze minutes, la grève est reconduite.

Le fondeur et la fonderie

Si l'usine 1 est le cœur de la grève, l'usine 2 est son antre. Elle abrite la fonderie et les fondeurs. Ceux que Martin Hellweg veut transférer à Dornach. «Quel gâchis», confie le «gardien des lieux», qui opte lui-même pour la formule, «car je risque d'être licencié si on sait que je parle à un journaliste».

Il n'aspire qu'à une chose: reprendre le travail, «car nos clients ont besoin de nos produits». Il explique que «la Boillat» est seule à «pouvoir faire de tels alliages». Les formules sont pourtant codifiées: le C97, c'est 97% de cuivre, près de 3% de zinc, un peu de plomb. «Oui, mais le plus délicat, c'est le refroidissement de l'alliage et son coulage en billettes ou en fils. Ailleurs, ils le font à la chaîne. Ici, on sait combien il faut d'eau, à quelle vitesse couler, en fonction de la température. Nos barres sont homogènes et ne cassent pas. C'est un peu comme en cuisine: la recette est une chose, le savoir-faire du cuisinier une autre.»

Sans militance apparente, il ajoute: «J'ai travaillé deux semaines à la fonderie à Dornach. Avant la grève. C'est un autre monde. Ici, pas de poussière. Là-bas, vous ne voyez rien. Les installations sont pitoyables. Il n'y a pas de savoir-faire.»

L'ombre de Martin Hellweg

Une ombre plane sur une grève dont personne ne sait comment on en sortira. Celle du «gourou» Martin Hellweg. Que peu de gens connaissent. «On a cherché à reconstituer son parcours, mais on bute toujours dans des impasses. Et surtout, ça n'explique pas pourquoi il a une pierre à la place du cœur», dit un jeune gréviste, reprenant la formule du pasteur Balz.

Les grévistes, les syndicalistes, les observateurs, tous se font un portrait du «fantôme»: financier sans foi ni loi, manager brillant, séducteur mais fourbe, et scientologue, accuse-t-on sans preuve. «C'est le diable», répète-t-on à l'envi. «Un salopard», corrigent ceux qui l'ont côtoyé.

La sécurité et le souterrain

Aux portes des usines, des agents de sécurité filtrent les allers et venues. Avec plus ou moins de zèle. Les journalistes et la population ont été tolérés. Mais sans caméra. Certains ont forcé le passage, et des grévistes ont alors pris la défense des agents de sécurité.

On peut aussi entrer par le souterrain entre le bâtiment administratif et l'usine, sous la route principale. Les entrailles de «la Boillat». Les écoliers de Reconvilier ont peint des fleurs sur les murs, il y a longtemps.

On a la désagréable impression de violer, non pas un domicile, mais l'âme d'une entreprise qui fait la fierté du Jura bernois. Une industrie qui salit les mains, mais qui est entrée dans la modernité il y a longtemps: «la Boillat» suscite le respect jusque chez Boeing.

Le maire, le policier et le pasteur

La grève de la Boillat, c'est l'affaire de tous, à Reconvilier. Le maire radical, lui-même patron d'une PME de génie civil, Flavio Torti, est sur place en permanence. Résolument derrière les grévistes. Le policier Bernard Füeg aussi. «Je vis en symbiose avec l'événement», dit-il, saluant «des grévistes d'une humanité débordante». Et s'il faut faire évacuer les usines? Il s'exécuterait «sans excès de zèle».

Marc Balz est le pasteur de Reconvilier depuis quinze ans, et sa cure se trouve 100 mètres au-dessus de «la Boillat». Il a concélébré un culte œcuménique dans l'usine 1 le 5 février. «L'usine est au milieu du village», dit-il pour justifier son soutien aux grévistes. «Si notre Eglise s'est engagée, c'est parce qu'elle défend les mêmes valeurs que les ouvriers: la dignité, l'humanisme, la solidarité.»

Avec les deux manifestations qui ont rassemblé 5000, puis 10 000 personnes, le culte fut un temps fort de la grève. La liturgie prévoyait ce message: «Tu ne serviras pas deux maîtres à la fois, Dieu et l'argent.» Pour éviter la polémique, le pasteur a retenu un autre texte biblique.

La solidarité de toute une région

Toute une région s'est coalisée derrière la cause des grévistes. Par exemple, le boulanger vend du chocolat dont le produit va directement aux grévistes. Un garagiste offre les dix premiers francs d'essence aux ouvriers. Un cafetier leur fait le café à 2 francs. Les écoliers dessinent la grève. Le boucher utilise son tableau noir pour dire sa solidarité et «le génie de Reconvilier». Des dizaines d'institutions politiques ont versé leurs jetons de présence au fonds de grève.

Des politiques régionaux qui roulent tous pour la Boillat, Pierre Kohler, Maxime Zuber et Geneviève Aubry. Tout de même: des donateurs ont demandé à la commune de Reconvilier d'ouvrir un compte spécifique. Verser leur obole au fonds de grève tenu par le syndicat Unia les heurtait un peu trop.

Les décolleteurs, les syndicalistes, les journalistes

La grève génère des situations surréalistes: mercredi, les syndicalistes d'Unia et les patrons décolleteurs de l'Arc jurassien ont crié leur même colère. Les plus virulents sont les patrons de PME, qui accusent Martin Hellweg d'être un «menteur», «destructeur d'une industrie high-tech qui exporte partout dans le monde», d'homme nuisible «à l'image du patronat suisse».

Reste une catégorie d'acteurs au conflit: les journalistes. Acteurs, et pas observateurs? Il y a ceux qui, de leurs rédactions zurichoises ou lémaniques, pétris des lois économiques, savent que cette grève est un non-sens. «Savent-ils où se trouve Reconvilier? Ce qu'est une fonderie? Le décolletage?», rétorquent les grévistes avec indignation. Le blog laboillat.blogsport.com en a fait ses têtes de turc.

Les journalistes régionaux sont des inconditionnels de «leur» Boillat. Ils diabolisent Martin Hellweg. D'autres, caméras au poing, courent après les camions venus charger les stocks. Ils doivent faire un sujet à midi et un le soir.

Les journalistes errent dans les usines, à l'affût d'ils ne savent pas quoi. Ils se retrouvent dans leur «Hôtel Palestine», le café de l'Etoile. Ils causent entre eux, échafaudent des hypothèses, mangent à la table des syndicalistes et des leaders de la grève qu'ils tutoient, comme s'ils étaient des amis de toujours. «On s'appelle», se dit-on quand on se quitte pour de brefs instants, jusqu'au prochain «événement» où on sera de nouveau tous ensemble. La grève, une grande famille.