#LeTempsAVélo

Durant six semaines, plusieurs équipes de journalistes du Temps et d’Heidi.news se relaient pour parcourir la Suisse à vélo et raconter ses transformations. Suivez leur odyssée grâce à notre carte interactive et retrouvez leurs articles écrits au fil du chemin.

Ses habitants ont beau déplorer que Porrentruy soit devenue une «belle endormie», que sa population baisse, que les jeunes partent et que les projets de développement économique ne se bousculent pas, il est un domaine où la ville s’est montrée pionnière et même avant-gardiste: en 1998, à une époque où le concept de cleantech était à peine articulé, elle a donné son feu vert au chauffage à distance de ses bâtiments publics, provenant d’une énergie-bois 100% indigène. Ce marché allait faire de Thermoréseau, société sœur de la plus ancienne Thermobois, le plus grand réseau de chaleur de Suisse de l’époque.

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Plus de chaudière sur place, mais le raccordement via des tuyaux souterrains à une centrale installée quelques kilomètres plus loin, et qui produit de la chaleur à partir de copeaux de bois provenant de la région. Ecoles, administrations, résidences pour personnes âgées: le pari était osé. A l’époque le système était tout nouveau dans le Jura, et le mazout très bon marché, revenant certains mois jusqu’à quatre fois moins cher qu’aujourd’hui. La Suisse lui appliquait aussi une fiscalité très basse, plus basse qu’ailleurs en Europe. Il fallait donc une certaine vista pour imaginer qu’investir dans le bois local était une voie d’avenir. Vingt-trois ans plus tard, la réussite est là. La commune reste en quantité d’énergie un des plus gros marchés de Thermoréseau, mais le secteur privé représente aujourd’hui 85% de ses clients. Une centaine étaient anticipés au tout départ: ils sont 520 aujourd’hui, ils seront 620 en 2026.

Une affaire familiale et jurassienne

En plein essor, la société s’est agrandie et a récemment déménagé en bordure de Porrentruy. Bâtiments en béton et en bois, deux camions-déchiqueteurs sur le parking. Et pour rencontrer Manuel Godinat, le directeur général de Thermoréseau, on passe devant la «centrale Marcel Godinat», du nom de son père. «Un précurseur. Il était ingénieur forestier, et c’est lui qui dans les années 1980 déjà a imaginé qu’on pourrait valoriser les cimes des arbres, le bois de deuxième voire troisième catégorie, jugé sans intérêt. Les gens étaient passés aux chaudières au mazout et, à la différence du début du siècle, plus personne ne venait ramasser le petit bois, les feuillages, les déchets de coupe que les forestiers devaient donc brûler sur place pour nettoyer les parterres de coupe. On a peine à le croire aujourd’hui… Les chaufferies à bois existaient déjà en Autriche et dans les pays nordiques. Mon père s’en est inspiré, a proposé à travers une société anonyme d’investir dans un entrepôt, puis dans une déchiqueteuse, et a convaincu toutes les communes et bourgeoisies jurassiennes, propriétaires des forêts, de participer au capital-actions.» La place d’armes de Bure, la plus grande de l’époque, et qui devait changer sa chaufferie, fut leur premier cobaye.

Ces copeaux sentent bon – ce sont les mêmes que vous retrouvez sur les terrains de jeu des enfants, qui amortissent les chutes. Ils proviennent de forêts toutes proches: le rayon d’approvisionnement est de 17 km. «Nos camions n’ont besoin que de 1,5 litre de mazout pour produire 1 m³ de copeaux, équivalent à 100 litres de mazout». Mazette.

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Une solution 100% indigène

Le prix du mazout augmentant, une filière énergie-bois s’est lentement constituée à partir de l’exemple de la ville autour de Thermobois-Thermoréseau dans les années 1990 et 2000 en région bruntrutaine, selon un système vertueux: les forestiers locaux fournissent du combustible local à une entreprise locale qui sert des clients locaux et dont les impôts restent sur place. Dès 2008, il est clair qu’il faut une centrale plus grande. D’autant plus que «la catastrophe de Fukushima en 2011 a changé beaucoup pour nous, en matière de soutiens fédéraux».

Car c’est l’occasion d’un nouveau projet majeur: produire de l’électricité en plus de la chaleur. Une ambition devisée à 20 millions de francs, et qui se réalisera sans Marcel Godinat, décédé d’un cancer foudroyant. En 2015, la nouvelle centrale produit ses premiers watts thermiques et, deux ans plus tard, l’entreprise commercialise ses premiers watts électriques produits maison. Aujourd’hui, elle fournit l’électricité à 2500 ménages – pas mal, quand on sait que Porrentruy compte 7000 habitants.

Que va-t-on laisser à nos enfants?

Ce qui a beaucoup changé depuis 1998, c’est le prix du mazout, en hausse constante depuis, mais extrêmement volatil. Le baril coûtait 13 dollars en 1998, 95 en 2008, 60 en 2009, 108 en 2012, et 41 en 2016! Le prix qui avait baissé pendant la pandémie est en train de reprendre l’ascenseur: il fallait débourser aux environs de 65 francs pour 100 litres de mazout de chauffage en novembre 2020, la somme est passée à 90 francs la semaine dernière… Tandis que le prix du bois, lui, reste stable, permettant une meilleure prévisibilité des coûts, dont on sait qu’elle est essentielle pour une entreprise. Hors investissement de départ dans les installations, le chauffage à distance à bois est considéré comme plus rentable dès que le mazout dépasse les 60 francs pour 100 litres.

Moins de frais d’entretien, plus de locaux

C’est parce que les chaudières à mazout de sa coopérative de logements se faisaient vieillissantes que Cyril Juillard, le président des Jonnières, à Porrentruy, a fait le pas de l’énergie-bois. Cinq immeubles, 77 logements, pas une mince affaire. «Cela faisait un moment qu’on réfléchissait à notre transition énergétique. A un moment, il faut bien se décider: que va-t-on laisser à nos enfants? L’idée d’utiliser les forêts du Jura, de rester dans un circuit local, nous motivait. Nous avons fait un effort sur le prix, mais nous n’avons plus de frais d’entretien concernant les révisions des brûleurs, des citernes ou encore le ramonage des cheminées. Et le démontage des citernes nous a fait gagner de nouveaux locaux.»

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En 2021, Thermobois-Thermoréseau aura produit 130 000 m³ de plaquettes de bois, l’équivalent de plus de 10 millions de litres de mazout. C’est l’un des trois plus grands réseaux énergie-bois de Suisse, avec ceux de Bulle et Schwytz. Y a-t-il un risque d’épuisement pour les forêts? Non, car ce sont uniquement ses chutes qu’utilise la filière. Dont font partie d’ailleurs les arbres tués par la combinaison bostryche-sécheresse, une catastrophe qui touche beaucoup les forêts jurassiennes. Ça aussi, c’est quelque chose qui a beaucoup changé.

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