Midi à l'autre bout de la Suisse romande. Un à un, les ouvriers de la fabrique de tabac Burrus à Boncourt sortent pour la pause. Ce matin, ils ont appris la bonne nouvelle par la radio locale, mais ils sont très incrédules: «On nous a dit tellement de choses depuis la fusion en janvier. Si l'on est sauvé, on veut l'entendre de la bouche de nos chefs!» demande un employé. Dans l'usine, une affiche annonce une assemblée du personnel pour vendredi matin. Avant, aucune information n'est donnée aux ouvriers et les cadres ne font aucun commentaire. Mais personne n'a interdit le sourire: «Ce matin, on avait enfin du plaisir à bosser! lance un ouvrier en enfilant sa veste. Peut-être qu'on va faire la fête. Mais pas avant demain. Je crois qu'il n'y aura pas grand-monde au boulot!»

«Nous ne sommes plus sûrs de rien»

La cantine de l'entreprise héberge quelques réjouis, même si l'on mange aujourd'hui encore la tête baissée: «Je travaille depuis trente ans ici, dit l'une des rares frontalières employées chez Burrus. Quand j'ai été engagée pour mon apprentissage, je me croyais à l'abri du chômage. Depuis trois ans, depuis le rachat de l'usine par Rothmans, nous ne sommes plus sûrs de rien», dit Esther, du secteur empaquetage, en avalant son foie de volaille. En face, Michel, son compagnon, employé à la livraison, renchérit: «Entrer chez Burrus, c'était avoir un abonnement pour la retraite. Certains sont restés devant la même machine pendant quarante ans. Maintenant ça circule beaucoup.» Il réfléchit à la nouvelle, n'ose se réjouir en pensant aux emplois perdus chez BAT à Genève: «Mais c'est peut-être plus facile de retrouver du travail là-bas qu'ici», conclut-il.

D'autres collègues sont moins certains de leur sort: que vont devenir la trentaine d'employés administratifs? Et les petites unités comme le service informatique ou le service à la clientèle? Et la recherche, déjà très compressée depuis le rachat par Rothmans? «Depuis que la fabrique familiale a été vendue, ce sont malheureusement des postes qualifiés qui ont disparu», résume Gabriel Vallat, responsable de la formation. D'autres ont été créés puisque la production a passé de 7 milliards de cigarettes en 1995 à 10 milliards actuellement. Mais les laborantins et les acheteurs de tabacs ont quitté Boncourt ou ont été mis en préretraite. Plus grave, Cyril Perret, du syndicat Action-Unia, à Genève, est convaincu que Boncourt n'échappera pas à une restructuration: «Techniquement, le site de Genève est nettement plus performant. Des machines seront transportées dans le Jura, mais aussi une partie du savoir-faire. Cela me semble logique. Il est donc très probable que le personnel jurassien en fera partiellement les frais.»

Une image du paternalisme

L'incrédulité des ouvriers contraste avec la joie du maire de Boncourt. Pour qui l'ignore encore, le dernier village d'Ajoie avant la frontière française, c'est Burrus-City: environ 10% des 1600 habitants travaillent chez Burrus et 90% des impôts de personnes physiques versés au village proviennent de l'entreprise de tabac créée ici en 1814 par Martin Burrus, un agriculteur alsacien qui fuyait les troupes russes à l'assaut de l'armée de Napoléon. Jusqu'en 1996, tous les patrons s'appelaient Burrus.

Aujourd'hui, trois ans après la vente de l'entreprise par Charles Burrus et ses cousins à l'entreprise hollandaise, l'usine qui repeint périodiquement son immense emblème Parisienne à l'entrée du village reste maîtresse à Boncourt: le stade, la piscine, le home et bientôt sa nouvelle aile médicalisée installée dans l'ancienne demeure de Charles Burrus ont été financés par la famille. L'image du paternalisme reste très ancrée, mais les autorités sont convaincues qu'il faut diversifier l'activité économique: «Burrus est à la fois une force et une faiblesse pour nous, dit le maire de Boncourt, Hugues Plomb. Si l'entreprise avait dû fermer, l'Ajoie serait un pays sinistré.» Il veut jouer l'atout géographique. Une zone d'activité binationale de 15 hectares, à cheval entre Boncourt et le territoire de Belfort, est actuellement en promotion.