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Opération d’assainissement de la décharge de Bonfol (photo prise en 2010).
© Georgios Kefalas/Keystone

Environnement

«Bonfol, une histoire de courage politique»

La semaine prochaine, une cérémonie marquera symboliquement la fin du processus d’assainissement de la tristement célèbre décharge de Bonfol. Retour sur un combat écologique homérique qui vit le petit canton du Jura faire plier la puissante chimie bâloise

La décharge de Bonfol, c’est une version moderne de David contre Goliath. Un combat écologique homérique où le petit canton du Jura va réussir à faire plier la puissante chimie bâloise. «C’est une histoire qui raconte le courage politique et qui redonne espoir en l’action démocratique», se félicite l’ancien conseiller national genevois René Longet, président de la Commission d’information et de suivi de l’assainissement de la décharge industrielle de Bonfol (CIS). Après dix-sept ans de fonctionnement, l’organisme se réunit mercredi prochain pour une commémoration, clôturant de manière symbolique un chantier en tout point hors norme.

Lire aussi: Les leçons de l’assainissement de Bonfol, un cas d’école

Si l’heure est aux célébrations, l’assainissement de la décharge a été une véritable «épopée», selon le terme du maire de Bonfol, Fernand Gasser. Pour en prendre la mesure, il faut remonter au début des années 1960. C’est les Trente Glorieuses, la chimie bâloise tourne à plein régime. Submergées par les résidus industriels, les usines cherchent un endroit pour stocker leurs déchets. Elles trouvent la solution à une cinquantaine de kilomètres de Bâle, sur la commune de Bonfol, dans un trou glaiseux abandonné par une entreprise de céramique industrielle qui fabriquait des carrelages. L’argile a la propriété d’être imperméable, idéale pour renfermer – en toute sécurité, pense-t-on alors – des produits chimiques.

Plus de 100 000 tonnes de déchets

Entre 1961 et 1976, la société Basler Chemische Industrie (BCI), qui réunit huit fleurons de l’industrie, déverse en vrac 114 000 tonnes de fûts métalliques et de boues dans ce qu’en Ajoie on va surnommer «le trou des Geigy», du nom de l’une des plus emblématiques familles de la chimie rhénane. «Cette démarche était exemplaire à une époque où d’autres entreprises allaient immerger leurs déchets en pleine mer du Nord», souligne Michael Fischer, directeur de BCI. Reste que pour le journaliste jurassien José Ribeaud, auteur du livre Maudite décharge, les Bâlois ont longtemps «minimisé la dangerosité des matériaux déposés», le tout «avec la complaisance des autorités cantonales bernoises (ndlr: le canton du Jura sera créé en 1978), peu curieuses de savoir ce qui se déroulait dans ce petit village aux confins de l’Ajoie, à la frontière avec la France».

En 1976, la décharge cesse d’être exploitée. Elle est recouverte d’une calotte d’argile. Le site est reboisé. On pense que la nature va absorber le choc. La décharge se révélera une bombe à retardement. «Le fond de la marmite d’argile va bel et bien se révéler imperméable, mais pas le couvercle», reconnaît Michael Fischer. Remplie d’eau de pluie, la cuve déborde. Dans la rivière du village français voisin de Pfetterhouse, les poissons meurent empoisonnés. Les protestations et les pétitions se succèdent. Un écologiste de Franche-Comté dénonce le risque d’un «Tchernobâle». Autrefois, réputé pour la richesse naturelle de ses étangs, Bonfol voit son nom devenir synonyme de pollution de masse. «Il y avait une charge symbolique forte, rappelle David Eray, actuel ministre de l’Environnement du canton du Jura. La décharge se situe exactement sur la ligne de partage des eaux entre le Rhin et le Rhône, donc théoriquement une contamination aurait pu s’étendre de Rotterdam à Marseille.»

Lire aussi: Désintoxiquer Bonfol, mode d’emploi

Entre 1986 et 1995, la BCI dépense 28 millions de francs pour un nouveau couvercle étanche et des drainages afin de colmater les fuites. Une station d’épuration est installée pour traiter les eaux contaminées provenant de la décharge. Des mesures qui ne suffisent plus, pour Philippe Roch, directeur de l’Office fédéral de l’environnement de 1992 à 2005. «On ne faisait que du bricolage, se souvient le Genevois, il fallait renverser complètement la manière d’appréhender la problématique de ces sites contaminés.» En 1998, une nouvelle ordonnance fédérale introduit dans la loi le principe d’assainissement total.

Le culot d’un jeune ministre

L’année 2000 est charnière. Le 13 janvier, comme un coup de tonnerre, le tout jeune ministre jurassien Pierre Kohler, 35 ans, exige que la BCI assainisse la décharge de Bonfol et, en plus, règle l’ardoise. Il y va au culot. La chimie bâloise se braque. La relation de confiance est rompue, les échanges deviennent virulents. Le combat paraît inégal. En face, il y a des géants économiques mondiaux tels Novartis, Syngenta, Roche, Clariant et Henkel. Mais le Jura ne lâche rien, soutenu par l’Office fédéral de l’environnement, puis par des ONG. Au printemps 2000, Greenpeace organise une spectaculaire occupation, attirant les caméras du monde entier.

Le 17 octobre 2000, la chimie cède: la BCI assumera la responsabilité opérationnelle et financière de l’assainissement. La victoire est totale. «L’engagement du duo formé par Pierre Kohler et Philippe Roch a été prépondérant, relève le journaliste José Ribeaud. Je ne sais pas – si c’était à refaire aujourd’hui – si des autorités politiques démontreraient autant de courage et de persévérance pour réussir à faire plier les puissances de l’économie.»

Un cas d’école

Il y aura encore plusieurs années de discussions, de négociations, d’expertises et d’études. L’opération est délicate, sa dimension inédite. «C’est la première fois en Suisse qu’on ouvrait une telle décharge pour en excaver les déchets, dont on ignorait de plus la composition exacte», souligne Michael Fischer. Contre toute attente, les réticences initiales passées, la BCI va faire preuve d’un zèle certain. «Une fois l’accord signé, la chimie bâloise va y aller à fond, affichant un état d’esprit moderne, ouvert et constructif», confirme Philippe Roch. Exemplaire, l’assainissement devient un cas d’école.

Aujourd’hui, 99% du site a été dépollué

David Eray, ministre jurassien de l’Environnement

Une gigantesque halle d’excavation de 150 mètres sur 122 et 10 de haut est construite. Comme un pont suspendu, son toit est accroché à un squelette d’acier formé de neuf arcs de 40 mètres de haut. L’ensemble ne pèse pas moins de 3000 tonnes. Pour éviter toute pollution, la halle est totalement hermétique et tout sera automatisé, les ouvriers pilotant les machines à distance. «Les produits chimiques ont été incinérés à plus de 1000 degrés dans des fours pour déchets spéciaux en Allemagne», explique encore Michael Fischer. Les travaux d’excavation durent de 2010 à 2016. La facture totale s’élève à 380 millions de francs.

«Aujourd’hui, 99% du site a été dépollué, assure le ministre David Eray. Des poches de sable qui ont absorbé des produits sont encore sous surveillance, mais l’évolution est positive.» Le maire de Bonfol, Fernand Gasser, ne cache pas son «soulagement» de voir la fin d’une histoire qui a empoisonné la vie de son village pendant cinquante ans: «On va enfin pouvoir parler d’autre chose.» Une question demeure sur l’avenir du lieu. Deux options sont sur la table: rendre le site à la forêt ou y laisser trace par le biais d’une œuvre. Elle pourrait être confiée à l’architecte tessinois Mario Botta, un projet étant en cours de recherche de financement.

Lire aussi: Mario Botta va embellir la décharge chimique de Bonfol

Président de la Commission de suivi, René Longet verrait d’un bon œil qu’on érige un monument au milieu des arbres: «Bonfol est une leçon. Elle nous enseigne l’importance dans notre société de penser aux conséquences de nos actions, qui peuvent être lourdes. L’assainissement de la décharge a été le résultat d’un combat courageux, il serait dommage que rien sur place ne le rappelle.»

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