Genève

Les bons petits soldats de Pierre Maudet

Le ministre de la Sécurité s’est entouré de cadres venus de la police ou des douanes pour diriger les prisons et faciliter les renvois forcés. Il vient aussi de choisir un expert des questions militaires pour penser la stratégie du canton

Pour sa toute première interview, Philippe Bertschy, le directeur général de l’Office cantonal de la détention à Genève, a choisi d’évoquer Winston Churchill. La phrase qui veut «qu’un optimiste voit l’opportunité dans chaque difficulté». La citation fétiche de son ministre de tutelle, Pierre Maudet, publiée sur sa page Facebook. C’est dire à quel point le nouveau patron des prisons, recruté chez les gradés de la police judiciaire, s’identifie au magistrat qui vient de le propulser à un poste élevé et sensible. La nomination de «bons soldats», au profil très sécuritaire, a plutôt le vent en poupe au sein du département. Décryptage de cette nébuleuse.

Un style cassant

Au printemps dernier, l’arrivée de Philippe Bertschy à la tête de la stratégie carcérale constitue une surprise. Pour cet office, secoué par des départs successifs et chargé de mettre en musique une vaste planification pénitentiaire malgré les contraintes budgétaires, Pierre Maudet a trouvé un policier à la longue carrière, dépeint comme cultivé, intelligent, dévoué (certes moyennant le maintien des conditions d’une retraite favorable) et qui a été actif au syndicat des forces de l’ordre. Un atout politique non négligeable en cette période de crispations. Il ne lui manque plus qu’à rejoindre la société patriotique genevoise des Vieux-Grenadiers, ce qui semble en bonne voie.

Le style fait toutefois déjà des vagues et il est décrit comme un chef de service qui mène ses entretiens internes sur le mode d’un interrogatoire, qui est intransigeant, cassant, obnubilé par la hiérarchie et peu familier avec l’univers si particulier de la détention. Le discours très sobre de Philippe Bertschy lors de l’inauguration de l’extension de la prison de La Brenaz, ce 9 octobre, n’a révélé aucune surprise.

La Brenaz, justement, voit arriver un ancien collègue et proche du nouveau chef de l’office. Jean-Charles Bellido, qui avait démissionné de la police judiciaire il y a une dizaine d’années pour ouvrir un magasin de jeans au centre-ville, devient un des responsables de cet établissement. La directrice, Anne-Dominique Dubois, est elle-même aussi une ancienne inspectrice de la police lausannoise. Mais elle s’est peut-être déjà beaucoup humanisée lors de son passage à l’Hospice général et son secteur asile.

Autre nomination controversée, celle d’Emmanuel Foray à la tête de Curabilis. Employé de banque, puis membre du corps des gardes-frontières, spécialisé dans la traque des stupéfiants, il a dirigé La Brenaz (petite version) avant d’être déplacé – au moment où des problèmes de mobbing sont dénoncés par le personnel – dans les étages supérieurs de l’office. Après la démission forcée de Florian Hübner, premier directeur de Curabilis, Emmanuel Foray, dépeint comme un interlocuteur intraitable, doit prendre les rênes de l’établissement le plus exposé du canton. Là où les soins sont prodigués aux délinquants perturbés et où la volonté politique de durcir le ton est manifeste. C’était prévisible, les tensions sont désormais à leur comble avec le médical.

L’étage des missions

Pierre Maudet a aussi voulu détacher des policiers au plus près de lui. Il y a d’abord eu François Waridel, pour penser la réorganisation du corps, puis Olivier Prevosto, chargé de mission pour accélérer les renvois de requérants déboutés et autres indésirables. Cet ancien inspecteur, syndicaliste et spécialiste de la nouvelle procédure, avait également passé une année en Libye comme «police advisor» dans le cadre d’une démarche onusienne. Le conseiller d’État l’aurait bien vu postuler à la place désertée par le responsable du service asile de l’Office cantonal des migrations, mais Olivier Prevosto préfère visiblement retrouver sa famille d’origine à fin décembre.

Un personnage plus intrigant évolue autour de cette réflexion sur les départs forcés. Redouane Saadi, surnommé à l’interne «Edouard Snowden» ou encore «007», a été le monsieur «plan Maghreb» d’Isabel Rochat, ce projet controversé consistant à financer le retour volontaire de délinquants originaires d’Afrique du nord. Cet ancien conseiller de l’Organisation internationale pour les Migrations, dont la qualité principale est d’avoir beaucoup de relations, a pris du galon en devenant le secrétaire général adjoint chargé de cette thématique brûlante. Redouane Saadi a ainsi accompagné le ministre lors de son voyage à Rabat, en juin 2014, afin de rencontrer des officiels.

Pour le moment, il n’y a aucun vol spécial vers le Maroc et le centre de détention administrative de Frambois accueille des Maghrébins, souvent toxicomanes, récalcitrants et inexpulsables pour les cas non-Dublin. Certains Marocains et Algériens y passent plus d’une année avant d’être, selon l’expression consacrée, remis sur le trottoir. Deux plaintes pénales ont été déposées dernièrement après une destruction de cellule et un incendie. La directrice ad interim, Inès Bocco, qui travaille depuis plus de dix ans dans cet établissement concordataire et qui a eu un parcours dans le social, est finalement confirmée à ce poste. Cette nomination, décidée fin septembre et annoncée jeudi dernier, a surtout été appuyée par les membres vaudois et neuchâtelois du conseil de fondation. Ce conseil est présidé par Pierre Maudet mais Frambois ne dépend pas du département.

Last but not least, le ministre vient de confier un mandat à mi-temps à Alexandre Vautravers, rédacteur-en-chef de la Revue militaire suisse et grand spécialiste des conflits armés. Ce dernier devra veiller au bon fonctionnement du futur Conseil consultatif de sécurité – sorte d’aréopage représentatif de la société civile – prévu par la nouvelle loi sur la police et réfléchir à d’autres choses encore. Pierre Maudet confirme et précise: «Il s’agit d’un partenariat avec le Global Studies Institute. On s’est mis d’accord pour investir dans une réflexion stratégique et ce durant une période limitée». Il est vrai que la situation budgétaire actuelle ne permet pas beaucoup de fantaisies.

Le goût de la hiérarchie

Le ministre de la Sécurité veut-il privilégier un certain type de profil au sein de son dicastère? «La structure de fonctionnement du policier, sur un mode hiérarchique fort qui est aussi le mien, me convient parfaitement», admet Pierre Maudet. Ce dernier rejette toutefois l’idée d’une systématique, assure que les compétences métier sont maintenues et que la marge d’appréciation des hauts cadres est préservée.

À tour de rôle, ces hauts cadres sont d’ailleurs conviés à suivre le magistrat durant deux jours dans tous ses déplacements – ou presque – pour se faire une idée de son activité politique. «Ils peuvent ainsi voir comment les décisions se prennent et mieux comprendre les interactions avec les députés, les médias ou encore les autres services», explique Pierre Maudet. Bien sûr, cette ronde des désignés volontaires a commencé avec… les policiers.

 

 

 

 

Publicité