«You have to go now» («Vous devez partir maintenant»)… «Mais, je voulais seulement vous demander…» – «You have to go, now!» «Bien, entendu, je…» «Go now!» Ses yeux ont lancé des éclairs, il est temps de quitter les lieux. Trente secondes plus tôt, elle paraissait pourtant amicale, au milieu de ces rideaux de viscose, éclairée de néons bleus et roses, au-dessus de ce lit en peluche; debout, à côté de la petite orchidée en plastique avec sa tige en fibres lumineuses. Cette dame, malingre et nerveuse, était peut-être disposée, au vu des efforts qu'elle fournissait à un sourire décharné, à parler un peu de son travail, à révéler ce qui lui passe par la tête lorsqu'elle veille toute la nuit, assise à sa fenêtre, attirant le passant d'un geste évocateur, d'un claquement de langue, ou d'un regard de braise.

On n'en saura pas plus. Lorsqu'elle a compris qu'elle n'était pas en face d'un client traditionnel, son sourire s'est changé en grimace nerveuse, de peur et de rage d'avoir été bernée et de perdre son temps. Le timbre s'est abaissé, jusqu'à prendre ce ton nasillard et acide des glottes de garçons qui imitent la voix d'une femme.

Ça ne rigole pas à la Dienerstrasse 2 et la pression n'a jamais été aussi importante dans les milieux de la prostitution zurichoise. Avec 5000 prostituées évaluées dans toute la ville, la concurrence est grande, la police contrôle à tout bout de champ et les tenanciers d'établissement sont sur les dents. On est un peu sur les nerfs. «Excusez-moi! Elles sont bien, à cette adresse? Je veux dire, les filles sont bonnes?» L'homme, trentenaire sportif en costume élégant, monte les escaliers qui le mèneront au salon d'où l'on vient de se faire mettre à la porte. «Très attentives à la clientèle, cher Monsieur!»

Il a fallu quelques dizaines de minutes seulement pour entrer et sortir du bâtiment de la Dienerstrasse 2. La nuit louche du Kreis 4 a eu le temps de s'installer dans la rue. Le long de la Dienerstrasse, rue transversale à la Langstrasse, au milieu du «milieu», dans le «Triangle des Bermudes» zurichois, comme l'appellent les policiers en plaisantant, se trame un drôle de manège. Les quatre étages de la Dienerstrasse 2 affichent, sans l'ombre d'une pudeur, la couleur d'un commerce qui fait la réputation du quartier. Des dames à chaque fenêtre, du premier au dernier étage, dans des lumières roses, bleues et jaunes. C'est peut-être le «Bordell» le plus célèbre de la ville.

De loin, c'est joli, on pense aux lumières de Noël des grands magasins de la Bahnhofstrasse. De près, ça craint. La faune qui va et vient dans la rue n'est pas des plus commodes: dealers agressifs, clients pressés et dames suspicieuses. Va-et-vient patibulaire. Le photographe, après avoir installé son pied à même le trottoir, s'est d'ailleurs fait poursuivre sur plusieurs centaines de mètres et presque agresser par des inconnus, surgis de nulle part. La Dienerstrasse 2 n'a rien d'un paradis de la luxure: quatre salons aux noms différents mais de la même espèce, qui fonctionnent comme des usines, à la chaîne, et où à l'intérieur transpire la morbidité de violences étouffées.

Le propriétaire du bâtiment fait de la résistance au projet d'assainissement du quartier. Ce qui se passe aux fenêtres – ces fesses et poitrines offertes à la rue – est en effet interdit. En mai dernier, la ville de Zurich a décidé de prohiber la «Fensterprostitution», la prostitution aux fenêtres, afin d'éviter une «amsterdamisation du Kreis 4», selon les mots mêmes de la police municipale. Cette mesure, en vigueur depuis le 15 juillet, s'inscrit dans les buts de Langstrasse Plus, programme interdépartemental de réhabilitation du quartier.

«Cette interdiction se base sur une modification faite à une directive municipale datant de 1991, qui régit la prostitution sur la voie publique. Le racolage dans la rue est une activité interdite en ville, sauf sur quelques rues du Niederdorf, et des Kreis 4 et 5, explique Robert Soos, représentant de la police municipale. Mais depuis 1991, la situation est devenue très problématique dans le quartier de la Langstrasse: une foule de clients et de voyeurs, qui provoquent des nuisances importantes, ainsi qu'une tendance de certaines rues à devenir la scène de véritables strip-teases en public.» Selon lui, la concurrence entre les établissements pousse également les dames à en montrer de plus en plus.

La ville tente donc par tous les moyens de faire baisser la concentration de bordels dans le quartier. Elle achète par exemple des immeubles entiers pour les réhabiliter en habitations «convenables». Depuis six mois, les propriétaires de salons installés dans des anciens appartements doivent également demander une autorisation spéciale au Département des travaux publics, de manière rétroactive. Une autorisation qui, selon l'espoir de Rolf Vieli, «ne sera pas accordée». Le directeur du projet Langstrasse Plus déclarait vendredi au quotidien 20minuten ne pas «combattre les prostituées, mais les nuisances du milieu du sexe». Un cas similaire à celui de la Dienerstrasse 2, traité par la justice administrative, s'est d'ailleurs dernièrement terminé en faveur de la ville. Dans ce cas, les dames ont dû fermer boutique.

Malgré ce précédent, le propriétaire de l'immeuble de la Dienerstrasse refuse de se plier à toute décision limitant son droit à présenter ses filles aux fenêtres. Il la jugerait illégitime et serait prêt à se battre jusqu'au Tribunal fédéral pour faire valoir ses droits. C'est Rolf Vieli qui donnait cette information, il y a deux semaines, lors d'une conférence de la police sur la sécurité dans le quartier. Information trop vite divulguée puisque, après avoir discuté avec ses collègues, il avouait préférer «attendre une décision de justice avant de faire quelque commentaire que ce soit sur l'affaire».

Le propriétaire, lui, reste introuvable. En fait, l'immeuble de la Dienerstrasse appartient à une société immobilière anonyme, basée à Schaffhouse, la Rehe AG. Malheureusement, le seul moyen de contacter la Rehe AG est un numéro de téléphone zurichois, inscrit à l'adresse de la Dienerstrasse 2 et auquel répond, avant de raccrocher au plus vite, une des dames de l'immeuble. La Rehe AG est représentée par une série de sociétés aux noms qui changent selon que l'on s'adresse au cadastre zurichois ou au Registre du commerce schaffhousois. Si aucune ne semble avoir le téléphone, toutes sont domiciliées au même numéro de la Ebnatstrasse, dans le centre de Schaffhouse. Vraisemblablement accueillies par une société hôte, aussi impalpable qu'intempérante dans la gestion des boîtes aux lettres.

Tandis qu'il refuse de payer toute amende liée à la pratique de la prostitution dans son établissement, le propriétaire de la Dienerstrasse continue donc de laisser les volets ouverts sur les charmes de ses filles et, surtout, de profiter des revenus supplémentaires qu'offre cette publicité. Une décision de justice devrait tomber dans quelques mois sur ce cas. La police signale «rester sereine quant à l'issue de l'affaire». Selon Rolf Vieli, une décision de justice serait plus que souhaitable: «Nous sommes pour l'instant dans un flou juridique. Une décision d'un tribunal, quelle qu'elle soit, nous permettrait d'agir avec plus de légitimité encore.»