Psychologie

Boris Cyrulnik: «L’angoisse collective est légitime»

L’attentat de Nice a touché Yverdon. Le psychiatre français explique les mécanismes de défense qui nous gouvernent devant la peur. Et la manière dont les familles des victimes peuvent s’en sortir

Nice s’est rapprochée d’Yverdon. Dans les larmes, la douleur et la colère, depuis que les autorités ont confirmé la mort d’une fillette de six ans et de sa mère, sur la Promenade des Anglais. Si l’opinion, en Suisse comme partout en Europe, se montre solidaire du peuple français, il n’en demeure pas moins que la proximité de cette mort ravive le drame.

- Boris Cyrulnik, comment expliquer que l’angoisse collective augmente lorsque quelqu’un de chez soi est touché?

- Les émotions sont terriblement contagieuses. Quelqu’un ne souffre jamais seul. Lorsqu’un membre d’une famille est atteint d’un Alzheimer par exemple, il y a quatre fois plus de dépressions dans son entourage. Ce n’est donc pas qu’on considère nos concitoyens comme ayant plus de valeur que les autres, mais une conséquence de cette contamination de la souffrance, si vous préférez.

- Comment lutter contre l’angoisse collective?

- Je voudrais dire d’abord qu’elle est légitime devant un danger chronique face auquel nous manquons de moyens de défense. L’attentat de Nice est la parfaite condition expérimentale pour déclencher l’angoisse. Or il n’existe pas de réponse pour parer à ce danger. Chacun trouve donc des mécanismes de défense, la plupart du temps névrotiques. Le premier exemple étant l’agression, le besoin de trouver un bouc émissaire – les Arabes en France. Ceux qui cèdent à cette tentation se sentent mieux, mais cela aggrave le problème. Car les ratonnades ne sont pas loin. Cependant j’ai espoir qu’on parvienne à empêcher les fragmentations sectaires de nos sociétés. Encore faut-il que les politiciens n’attisent pas le conflit entre eux, car l’Etat en serait affaibli et on pourrait voir l’émergence de factions ou de milices d’autodéfense. En France, à la libération, des milliers de gens ont été fusillés.

- D’autres personnes en revanche retournent se baigner à Nice comme si de rien n’était!

- Oui, et c’est un autre mécanisme de défense, le clivage, qui est à l’œuvre sur les plages niçoises. C’est un mécanisme psychosocial que l’on observe pendant toutes les guerres. Pendant la Grande guerre, la souffrance dans les tranchées n’empêchait pas les fêtes à l’arrière. Durant la Deuxième guerre, on allait au théâtre et au cinéma et les bons restaurants ne désemplissaient pas. Durant la guerre au Kosovo, je me souviens d’excellents restaurants entre des maisons calcinées.

- Ce que vous décrivez est l’instinct de survie!

- Oui, c’est une réponse de survie et d’adaptation à une agression sociale. Et il serait faux de penser que c’est déplacé. Dans le même temps, un autre mécanisme est à l’œuvre, celui du soutien. On a besoin de compatir, d’exprimer sa solidarité. Le soutien comme le clivage sont des réactions immédiates saines. Avec un bémol: si le clivage est trop important, le trauma risque de ressurgir quelques années plus tard. A plus long terme cependant, il s’agira de comprendre. Ce n’est qu’ainsi qu’on parviendra à maîtriser le djihad.

- Est-on moins préparé à cette guerre parce que beaucoup d’entre nous sont nés après-guerre et inconsciemment persuadés du «plus jamais ça»?

- Oui, et c’est cela qui explique l’angélisme de gauche, qui ne voit pas le danger. C’est un angélisme naïf et coupable – si je critique les musulmans, je serai accusé de racisme – qui contribue à laisser se développer un phénomène sectaire mondial. Grâce à l’argent qui circule au Moyen-Orient et à Internet, les djihadistes ont mis quelques mois à réussir ce que les Nazis ont mis dix ans à répandre: des épidémies de croyance. Celles-ci représentent un danger réel et notre peur n’est pas irrationnelle. Mais il faut tout de même rappeler que ce sont les pays arabes qui payent le prix le plus cher. Pour eux, c’est une tragédie, pour nous, une épreuve.

- Comment les proches des victimes de Nice peuvent-elles surmonter l’horreur?

- D’abord, elles doivent s’appuyer sur le soutien affectif et verbal des proches. La majorité éprouve le besoin de parler tout de suite, une minorité plus tard. Qu’importe, mais il faut extérioriser la souffrance. Durant les guerres précédentes, l’opinion ne voulait pas entendre les récits des rescapés, et c’était une erreur. Ensuite, elles vont entamer un processus de résilience. Si, avant le traumatisme, la personne bénéficiait du soutien de sa famille, de confiance en soi et d’une aptitude à parler, elle aura plus de facilité qu’une autre. Un autre facteur qui pèse est la proximité de l’agresseur. Pendant la seconde guerre, c’était le «Boche», l’autre. Dans le cas des attentats de Nice ou de Paris, c’est mon voisin. Dans ce cas, l’agression est plus forte et le syndrome post-traumatique plus important.

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