Le garde-manger est gargantuesque. Le bostryche typographe aura pour lui seul pas moins de 2000 hectares de résineux à grignoter cet été. Et personne ne viendra troubler sa digestion. En raison du programme d'allégement budgétaire 2004 de la Confédération, le canton de Fribourg ne recevra que 1,94 million de francs au lieu des 7,1 demandés pour lutter contre le mangeur d'épicéa. Cette coupe dans les subventions ne permettra d'indemniser qu'un quart des dégâts prévus. Une prolifération d'insectes toujours due au bois tombé après l'ouragan Lothar. Conséquences: l'Etat va concentrer son action sur les forêts de protection et renoncer à lutter contre le fléau xylophage dans certaines régions.

Pour le conseiller d'Etat Pascal Corminboeuf, les mesures d'économie arrivent au plus mauvais moment. Les crédits pour faire face aux dégâts de Lothar vont en effet prendre fin prochainement. «Naïvement, on a cru pouvoir résorber les impacts négatifs de l'ouragan d'ici à fin 2004. Malheureusement, ce n'est de loin pas le cas. L'effondrement du prix sur le marché du bois et un été 2003 extrêmement favorable au développement du bostryche ont compliqué la situation. Nous sommes engagés dans un très long tunnel. Cette vision à court terme des décideurs bernois pourrait avoir des conséquences dramatiques», met en garde le directeur des Institutions, de l'agriculture et des forêts.

Le ministre salue pourtant les efforts de l'Office fédéral de l'environnement, des forêts et du paysage (OFEFP). «En fixant comme priorités le soutien aux forêts de protection et la biodiversité, les services de Moritz Leuenberger font ce qu'ils peuvent avec les moyens que le parlement leur donne», indique-t-il. Reste que Pascal Corminboeuf attend un geste d'ici à l'été de la part de la Confédération si la situation s'aggrave. «La lutte contre le bostryche commence dès maintenant. Si nous parvenons à éliminer une partie de la première génération d'insectes, les dégâts pourraient être limités sur l'année. Mais encore une fois, tout dépendra des conditions météo», conclut le ministre.

Contraint d'abandonner la lutte dans certaines régions, l'Etat admet que l'avenir pourrait réserver de vilaines surprises. La réduction de la fonction protectrice de la forêt est annoncée par les experts dans ces régions. «Avec des zones mortes, l'érosion et la disparition de la couverture végétale vont favoriser les chutes de pierre et les avalanches. Il faudra donc construire des engins de protection ou poser des filets», explique Louis Page, ingénieur forestier. La disparition de ces forêts va également modifier le système de captation des eaux par le sol, qui alimente les nappes phréatiques. Mais c'est la modification du paysage qui risque de choquer le plus les promeneurs. «Les gens ne sont pas habitués à se balader dans des massifs peuplés d'arbres morts. Et croyez-moi, cette vision, qui est déjà une réalité dans les vallées latérales de la Jogne, est vraiment désolante», explique Louis Page. Avant qu'une jeune forêt n'émerge à nouveau, il s'écoulera au minimum une dizaine d'années.

Enfin, ce sont les petits propriétaires forestiers qui risquent de céder à la démotivation. «Tout leur capital est en train de disparaître. L'exploitation de leur bois est une opération blanche dans le meilleur des cas», a estimé Walter Schwab, chef du Service des forêts et de la faune.

Reste que la nouvelle politique forestière cantonale ne fait pas que des malheureux. «L'abandon de l'exploitation dans certaines zones favorise également la biodiversité. Le gibier peut se développer dans ces espaces libérés de l'intervention humaine», précise Walter Schwab. Espèce menacée, le lièvre colonise à nouveau les sous-bois.

D'ailleurs, la question de la diversité biologique est devenue l'un des axes forts du programme d'action de ces prochaines années. «En montagne, le repeuplement après les dégâts causés par Lothar se fait sans intervention humaine. La nature peut se débrouiller toute seule. En plaine, les précautions à prendre sont plus importantes», explique Walter Schwab. La prolifération des ronces étouffe en effet le développement des nouvelles plantations. Enfin, afin de limiter les risques liés aux insectes mangeurs d'épicéas, les nouveaux peuplements vont compter en part égale des résineux et des feuillus.