De vieux ennemis autour d’une même table, signant un accord qualifié d’historique. Parmi les conséquences étourdissantes du coronavirus, Genève en compte une de plus. Lundi, les milieux de l’immobilier et de défense des locataires sont parvenus à un accord inédit sous la houlette du conseiller d’Etat Pierre Maudet, dans le rôle du réconciliateur de circonstance. Objectif: exempter les micro-sociétés et les indépendants les plus en difficulté du paiement de leur loyer commercial du mois d’avril.

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Cette aide d’urgence concerne les baux jusqu’à 3500 francs mensuels, charges non comprises. Les pouvoirs publics s’engagent à verser, à fonds perdu, jusqu’à la moitié du montant de la location au bailleur. De leur côté, les acteurs immobiliers inciteront les propriétaires à renoncer à l’autre moitié. «Il s’agit d’une symétrie du sacrifice, explique Pierre Maudet. Si on veut se donner une chance de relancer l’économie, les prêts ne suffisent pas. Il faut aider ceux qui contribuent à faire tourner l’économie du canton en soulageant leurs charges fixes.»

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Adhésion volontaire du propriétaire

Les indépendants sont pour l’heure les grands oubliés des mesures d’aide de la Confédération. Sans allocations perte de gain, avec parfois une demande de crédit-relais en cours, certains sont littéralement asphyxiés. «Nous avons reçu beaucoup d’appels de membres très angoissés, parfois en pleurs, atteste Alberto Velasco, président de l’Asloca Genève. Il s’agit de sauver l’outil de travail des petits commerçants, et par conséquent des emplois.»

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Pour bénéficier de la mesure, il suffit aux intéressés de remplir un formulaire sur le site de l’Etat. «La régie ne prendra pas de décision finale sur l’exonération, celle-ci revient au propriétaire par adhésion volontaire», explique Philippe Angelozzi, secrétaire général de l’Union suisse des professionnels de l’immobilier (USPI Genève). La Chambre genevoise immobilière (CGI) compte sur la solidarité des bailleurs. Certains pourraient aussi être convaincus par le calcul suivant: mieux vaut toucher une moitié de son dû que de se heurter à un défaut de paiement du locataire.

Appel au civisme

D’après les premiers éléments, cette mesure pourrait concerner environ 3500 baux commerciaux. Si ce chiffre se confirme, cela coûterait alors 6 millions de francs à l’Etat pour le mois d’avril, et un manque à gagner équivalent pour les propriétaires, dont on ne sait pas encore s’ils se montreront coopératifs. «Il faut donc que ceux qui peuvent payer leur loyer le fassent», avertit Pierre Maudet, appelant au civisme, en soutien à un accord qui est une première au niveau national.

«Je ne me souviens pas avoir jamais passé un accord avec les milieux immobiliers», conclut Alberto Velasco. Tout arrive. Même l’hommage appuyé de Pascal Pétroz, président de la CGI, à l’adresse de l’Asloca, saluant «une manière de dépasser les chamailleries du moment». Une opération qui pourrait être reconductible si le Conseil d’Etat entre en matière et si les sentiments de vieux ennemis demeurent à la concorde.