Justice

Le boulanger vaudois qui secouait trop fort ses bébés

Déjà condamné en France pour avoir causé la mort de ses deux enfants, le quadragénaire comparaît devant le Tribunal criminel de Lausanne pour une nouvelle affaire. Le nourrisson a survécu mais il s’en est fallu de peu

Un serial baby shaker? C’est l’affaire très spéciale qui occupe le Tribunal criminel de Lausanne depuis lundi. René*, un boulanger vaudois de 43 ans, est prévenu de tentative de meurtre pour avoir secoué son nourrisson. Une accusation gravissime qui s’explique surtout par ses lourds antécédents. L’homme a déjà été condamné pour avoir causé la mort de deux enfants des suites du même syndrome. La petite Sophie*, amenée d’urgence à l’hôpital par son père, a eu plus de chance. Le pronostic sur son développement mental reste toutefois réservé.

L’histoire est dramatique et singulière. Il y a tout juste vingt ans, René faisait sa première victime. «Mon fils était tombé de la table à langer et je l’ai secoué pour le faire pleurer», raconte le prévenu. Trois ans plus tard, alors que la procédure initiale était en cours, l’homme récidivait en France sur sa petite fille. «J’étais très énervé contre elle», se rappelle-t-il. Jugé pour ces deux affaires par la Cour d’assises du Doubs, il a été a reconnu coupable d’homicide non volontaire et condamné à la peine très sévère de 20 ans de prison. Une sanction ramenée à 15 ans en appel.

«Je voulais la sauver»

De retour à la vie libre après avoir passé onze années derrière les barreaux, René, un peu trop porté sur la bouteille, a eu deux nouvelles relations et deux enfants. La petite dernière, Sophie, a failli mourir le 14 septembre 2016, à l’heure de la sieste, alors qu’elle était âgée de 2 mois. Invité à rejouer la scène en audience à l’aide d’un mannequin, prêté par l’hôpital et apporté pour l’occasion par le procureur Christian Buffat, le prévenu s’exécute en douceur tout en répétant «reste avec moi, reste avec moi». Selon ses dires, il a trouvé sa petite pâle, pleurant, crachant du lait, les yeux hagards et l’a secouée pour la faire sortir de sa torpeur. «Je voulais juste la stimuler et faire au mieux. Je voulais lui sauver la vie. J’ai agi sans réfléchir.»

Défendu par Mes Yaël Hayat et Guglielmo Palumbo, René admet qu’il est allé peut-être un peu trop fort mais il conteste avoir sciemment pris un risque fatal. «Je n’ai pas envisagé que mon geste lui fasse du mal.» Même avec ses deux enfants déjà décédés? «Cela n’avait rien à voir avec ce qui s’était passé à l’époque. Je ne suis plus le même homme. J’ai vieilli et je suis beaucoup plus patient. Avec Sophie, je ne me suis pas énervé. J’ai eu très peur et j’ai agi dans la panique. Tout s’est emballé.»

Secousses violentes

Voyant sa fille convulser, les yeux révulsés, René s’est précipité aux urgences. La maman, qui ne savait rien du passé pénal de son mari, se trouvait à son travail. La petite, en état de choc, a été admise aux soins intensifs avec un important hématome sous-dural. Selon les trois experts qui ont témoigné au procès, «le tableau lésionnel est typique de secousses violentes et répétées». Plus violentes en tout cas que ce que René veut bien mimer face à ses juges.

Il est rare d’entendre des conclusions catégoriques dans la bouche de spécialistes. Elles le sont dans cette affaire. «Nous pouvons conclure avec certitude à l’existence de secousses», précisent les experts tout en ajoutant que ces lésions ne peuvent s’expliquer par aucune autre manœuvre classique. «Sans de rapides soins, elle serait décédée.» Ce type de maltraitance, ajoutent-ils, est souvent déclenché par des pleurs inconsolables d’enfants en bas âge. Le parent est stressé et voit sa frustration augmenter. «Le drame, c’est qu’en secouant le bébé, celui-ci arrête effectivement de pleurer. Mais c’est en raison du mouvement qui entraîne une apnée de compression. En fait, il arrête de respirer.»

Un passé occulté

René, arrêté au moment des faits, se trouve toujours en détention provisoire. Il n’avait jamais évoqué sa condamnation avec sa femme. «J’avais payé ma dette. Je pensais que le passé pouvait rester là où il était. Toutes les vérités ne sont pas faciles à dire et je ne voulais plus être regardé comme un délinquant», explique le prévenu. L’expert psychiatre a décelé chez lui une grande immaturité et peu d’intelligence. Avant ce drame, la maman de Sophie le percevait comme «un papa poule, très protecteur et toujours présent». Il ne fuyait jamais devant les pleurs, il la prenait tranquillement dans ses bras et donnait même des conseils pour garder son calme.

Aujourd’hui, elle lui en veut beaucoup. «Il m’a menti et il a fait du mal à sa fille. S’il m’avait parlé, on aurait pu éviter une telle situation.» La maman culpabilise aussi: «Je m’en veux de ne pas m’être rendu compte de qui il était.» Sophie, âgée désormais de 17 mois, a commencé à marcher et se porte plutôt bien. Les médecins sont confiants mais il faudra attendre son entrée à l’école pour évaluer un éventuel déficit cognitif lié au traumatisme subi par son cerveau.

Une émotion certaine

En plus du suivi médical, la maman doit accompagner sa fillette chez le pédopsychiatre. «Il faudra que je sache comment lui parler de ce père.» René se demande lui aussi comment il pourra renouer des liens avec ses enfants. La plus grande, placée en foyer en raison d’une mère instable, est allée le voir en prison. Lui, le très réservé, en parle avec une émotion certaine. Visiblement peu à l’aise avec les sentiments et avec les mots, le prévenu reconnaît le besoin d’une thérapie. «Pour ne plus avoir de réaction disproportionnée et de perte de contrôle», dit-il. Il saura ce mardi quel châtiment le Ministère public entend réclamer pour cette nouvelle explosion dévastatrice.

* Les prénoms sont fictifs

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