Où diable sont passées les bêtes à cornes lâchées dans la forêt des Côtes-du-Doubs l'an dernier? Cela fait des semaines qu'on est sans nouvelles de la seule harde de bouquetins que compte le canton du Jura. Unique certitude: des troncs écorchés et des crottes aperçus par des gardes-faune du côté de Biaufond, dans le canton du Jura, indiquent qu'elle a passé l'hiver dans les parages. «Dans ces forêts pleines de roches, le gros gibier bénéficie d'un couvert idéal pour passer inaperçu», commente Bernard Graedel, inspecteur jurassien de la chasse.

Si la disparition des bouquetins suscite un brin de nervosité, ce n'est pas parce qu'il s'agit d'animaux en voie de disparition. Les quatre bouquetins et leurs éventuels deux petits sont tout le contraire: des bêtes en voie de réintroduction, de fières chèvres sauvages offertes à un ministre jurassien par son homologue valaisan. Elles sont

arrivées un jour de juin 98 en camionnettes à plaques valai-sannes sur les hauts du Noirmont, près des Sommêtres. Là, le ministre Pierre Kohler leur a rendu en douce leur liberté.

Les avis divergent sur le bien-fondé biologique de ce lâcher de bouquetins des Alpes dans la nature jurassienne. Côté juridique, en revanche, chacun admet que la loi fédérale sur la chasse et la protection des mammifères et oiseaux sauvages n'a pas été bien comprise. Même un ministre ne peut lâcher des bouquetins sans une étude de faisabilité préalable et sans le feu vert de la Berne fédérale. Après ces faits aussitôt dénoncés par Pro Natura Jura comme un acte illégal, Pierre Kohler avait justifié l'opération, expliquant que l'action visait à diversifier la faune et à créer une attraction touristique.

L'autorisation fédérale a ses conditions

Or voici que l'affaire des bouquetins rebondit. L'Office fédéral de l'environnement a délivré le 17 mars dernier une autorisation rétroactive au canton du Jura. Plus précisément, une autorisation de lâcher de bouquetin «à titre d'essai» et à condition que l'expérience soit «accompagnée d'un suivi scientifique». Voilà pourquoi des gardes-faune et une biologiste du canton du Jura recherchent activement les bouquetins ces jours-ci. Un rapport jurassien sur l'expérience bouquetins devrait sortir en octobre prochain.

Pendant ce temps, Pro Natura, dont le symbole est une tête de bouquetin, ne lâche pas le morceau. «En validant le caprice d'un ministre, l'OFEFP crée un précédent qui permet de lâcher n'importe quoi n'importe où», proteste Lucienne Merguin Rossé, porte-parole de la section jurassienne. A son retour de vacances, Philippe Roch, patron de l'OFEFP, trouvera une lettre qui demande le retour de ces bêtes en Valais. La faune jurassienne nécessite des investissements «plus sérieux» qu'un suivi de bouquetins en cavale, affirme Lucienne Merguin Rossé: «Notre canton n'a toujours pas procédé à un inventaire des serpents, par manque de moyens».

Il est vrai que les arguments des spécialistes contre l'introduction du bouquetin dans le Jura sont nombreux. Même les Neuchâtelois, pionniers en la matière, estiment aujourd'hui que la harde lâchée en 1965 sur la haute falaise du Creux-du-Van n'est pas à sa place dans le Jura. Les bêtes, une vingtaine, meurent à petit feu, paisiblement et faute de relève. Dans les Alpes suisses, alors qu'ils en avaient presque disparu au siècle dernier, les bouquetins sont plus de quinze mille. Entourés d'enfants du passeport vacances fascinés à l'idée de voir les placides bouquetins de la réserve, le garde-faune Jean-Jacques Humbert baisse le ton quand il déclare, au natel, du haut du sommet de la falaise du Creux-du-Van: «D'ici dix ans, ils auront disparu.»

Selon Pro Natura, il est établi que, loin des rochers de la haute montagne, un bouquetin souffre d'un rabotage insuffisant des sabots qui rend la marche difficile. L'absence de couloirs de migration entre le Jura et les Alpes confine les animaux dans un territoire réduit. Enfin, le bouquetin n'étant pas en voie d'extinction en Suisse, son lâcher ne se justifie pas.

Des précédents

Bernard Graedel, l'inspecteur jurassien de la chasse, se dit de moins en moins convaincu de l'opportunité de la réintroduction du bouquetin dans ce territoire exigu et de basse altitude du Doubs. Le 23 juin 1998, date anniversaire de l'Indépendance jurassienne et jour ensoleillé du fameux lâcher de bouquetins, il avait pourtant participé à l'euphorie collective avec quelques gardes-faune: «Quand un chef de département arrive au bureau en disant: «Les garçons, j'ai un cadeau pour vous, cinq bouquetins!», cela ne se refuse pas.» C'était une «action publique, d'Etat, sans fanfare ni trompette», forte du préavis favorable des communes concernées.

Bernard Graedel avait pris le temps de chercher dans les livres une justification au «petit coup de force». Des auteurs affirment que le bouquetin, symbole de résistance, n'est pas d'origine alpestre. Ses ancêtres broutaient les pâturages jurassiens jusqu'à la dernière glaciation. Ils se sont ensuite réfugiés dans les Alpes où leur vie d'exilés est plus difficile qu'on ne le croit. «Harcelés par les moutons qui les repoussent vers les sommets, ils méritent bien de revenir sur leurs terres d'origine», précise ce natif du Bélier.

Un instant, monsieur l'inspecteur se prend à rêver. A l'entendre, il suffirait d'un apport ponctuel de sang frais avec un ou deux mâles venus des Alpes pour que les hardes du Jura et de Neuchâtel réunies trouvent leurs marques d'antan, en authentiques «bouquetins des bois».