GRISONS

Tout au bout de la Vallée de la Lumière, Vrin, le village qui s'est donné un nouveau style de vie

A une extrémité de la Surselva, ils sont encore 275 à résider à Vrin. Et ils en sont fiers. Car il a fallu des trésors d'imagination, puis une fameuse capacité d'adaptation pour conserver des forces vives dans un village si lointain. L'alliance d'un agronome et d'un architecte a été décisive.

«Vrin 25 kilomètres.» Dix fois par jour, l'auto postale, après avoir attendu à Ilanz le train en provenance de Coire, laisse derrière elle le panneau à l'entrée du Val Lumnezia, la Vallée de la Lumière en romanche. Durant combien de temps la voiture jaune assurera-t-elle cette liaison? L'ombre des coupes budgétaires plane encore, même si le Conseil fédéral a relâché quelque peu la pression sur le trafic régional.

n La fin d'un tabou

Ce fut un moment éprouvant. A en croire les scénarios les plus sévères qui ont transpiré avant l'été, six villages et vallées de la Surselva, l'Oberland grison, auraient dû se passer de transports publics. «Nous touchons à un tabou, sans auto postale, il n'y a plus de familles avec des enfants», lâche Werner Glünkin, le spécialiste des transports publics au sein de l'administration grisonne.

Les Grisons n'en sont pas tout à fait là. Pour l'instant, il paraît impensable que des vallées entières soient abandonnées au seul trafic individuel. Les habitants de Vrin veulent en tout cas le croire, eux qui se démènent depuis des années pour retenir les forces vives entre leurs monts. Non sans succès.

Sauvé des eaux

Groupé autour de son clocher baroque et élancé, le village, en cette journée de fin d'été, bourdonne d'animation: cris d'enfants, souffle d'un séchoir à foin, alternance de scie et marteau, et bientôt une volée de cloches. Des draps sèchent sur une corde tirée entre deux étables.

Venus avec la Poste, deux touristes sont attablées au café qui jouxte la boulangerie. Ils attendent le petit bus privé qui emmène les marcheurs au départ de la montée pour le haut plateau de la Greina. Ce paysage unique de méandres qui a échappé à un projet de barrage il y a une vingtaine d'années.

Assis devant son étable au cœur du village, Ludwig Caviezel, 77 ans, ancien président de la commune, le dit tout de go: «Supprimer l'auto postale? Autant construire un mur à la hauteur du lac de Walenstadt et inonder ce qu'il y a derrière.» Derrière ses grosses lunettes carrées, ses yeux pétillent.

L'agronome et l'architecte

Les 275 habitants de Vrin ne se rendront pas sans combattre. Le village, qui vit encore principalement de l'agriculture, fait même figure de modèle en matière de développement. Sa réputation dépasse largement

les frontières. Le magazine Géo lui a consacré un long reportage dans sa dernière édition sur la Suisse.

Sa notoriété, Vrin la doit beaucoup à la rencontre créative dans le cadre de la Fondation Pro Vrin de deux hommes: le professeur en agronomie à l'Ecole polytechnique de Zurich Peter Rieder, germanophone originaire de la vallée voisine de Vals, et «l'architecte du village», Gion A. Caminada, natif de Vrin où il a siégé seize ans à l'exécutif.

Le duo est catégorique: s'il veut survivre, Vrin ne peut pas se contenter de mettre sous cloche ce qui existe. Pour maintenir sa population, le village doit miser sur le développement des services et de l'artisanat. Et réduire le nombre des exploitations agricoles, qui doivent atteindre une taille plus importante. Le remaniement parcellaire lancé à la fin des années 1970 a été l'occasion de revoir globalement les besoins du village.

Du bois et du style

C'est là que Gion A. Caminada entre en scène. L'architecte, fils d'agriculteur, a réalisé en une vingtaine d'années une bonne partie des nouveaux ruraux rendus nécessaires grâce à la diminution du morcellement. Il a également signé la salle polyvalente, la maison de commune et plusieurs habitations.

Les constructions sont toutes en bois, mais ne copient pas les bâtiments existants: elles leur répondent et les mettent en valeur, jouent avec des éléments traditionnels et densifient sans la déséquilibrer la structure du village. Gion A. Caminada, un perfectionniste, a même négocié âprement avec Swisscom, pour que l'entreprise accepte un modèle de cabine téléphonique en bois.

L'esprit de la boucherie

A l'incitation de la Fondation Pro Vrin, les paysans de la commune se sont constitués en coopérative de boucherie et ont ouvert, en 1998, un abattoir. Désormais, une fois par semaine, des bêtes de toute la région font leur dernier voyage à Vrin. Une partie de la viande est vendue sur place. La revitalisation de Vrin lui vaut en 1998 le Prix Wakker du patrimoine suisse, qui loue «l'intégration exemplaire des bâtiments agricoles modernes dans un village de montagne traditionnel».

Le village ne s'est pas transformé en parc d'architecture bien léché. Les habitants gardent une saine distance vis-à-vis des réalisations de leur architecte. Celui-ci est loin de se plaindre, puisque son expérience l'a conduit à l'EPFZ, où il enseigne désormais.

Une affaire de goût

Ses maisons hautes, sans balcon, avec de petits avant-toits, ne sont pourtant pas du goût de tout le monde. «On dirait des étables», murmurent certains en arrosant leurs parterres fleuris parsemés de nains. Mais ces protestations relèvent d'une affaire de goût. Sur l'essentiel, tous sont d'accord, et même fiers: leur village a gagné à se transformer.

Une nouvelle étape d'ailleurs, originale et fondamentale, vient d'être franchie. Le village a décidé de se doter d'une Maison des morts pour renouveler la tradition des veillées funèbres.

Un enchaînement

Mais, dans ces hautes vallées, rien n'est jamais joué. Le président de la commune, Silvio Caviezel, croit à l'avenir de son village. «Nous avons une cinquantaine d'enfants, dont 26 en âge scolaire. C'est pas mal.» Comment retenir les jeunes? «C'est le problème…»

Vrin est un village trop éloigné pour que le tourisme lui serve. Mais ses habitants ne s'en plaignent pas. «Le tourisme doux n'existe pas. L'impact de ses effets ne varie qu'entre brutal et moins brutal», observe Gion A. Caminada.

L'architecte préfère parler de la qualité de l'accueil. Il décrit son rêve, une nouvelle construction qui rehausserait la valeur du paysage: «Une sorte de cloître, un espace de spiritualité, sans tomber dans l'ésotérisme. Il faut que la périphérie puisse envoyer des impulsions fortes au centre, sinon on disparaît.» Peter Rieder a une autre formule: «L'argent ne suffit pas. Il faut d'abord un bon projet, même fou. Ensuite tout s'enchaîne.»

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