Moritz Leuenberger serait-il désabusé? Las d'être minorisé au Conseil fédéral, comme ce fut le cas récemment avec le droit de recours, la politique climatique ou l'ouverture du marché postal? Ou a-t-il simplement lâché une petite provocation afin de placer ses collègues du gouvernement et le parlement face à leurs responsabilités?

En tout cas, le second degré dont il a fait preuve au sujet de la privatisation partielle des CFF (LT du 20.05.08) suscite bien des interrogations. «Il y a toujours eu foisonnement d'idées chez lui. Mais, cette fois, cela atteint des proportions si farfelues que l'on peut vraiment déplorer un manque de sérieux», s'étonne le conseiller aux Etats Rolf Schweiger (PRD/ZG).

La commission des transports du Conseil national, qui siégeait en ce début de semaine, souhaite elle aussi y voir plus clair dans les intentions du ministre. Elle l'entendra à sa prochaine séance, a annoncé son président, Andrea Hämmerle (PS/GR). De son côté, Moritz Leuenberger a déclaré mardi devant certains élus qu'il ne comprenait pas la tempête déclenchée par ses propos.

Les interrogations dépassent cependant le cadre de la politique des transports. Elles touchent le magistrat, l'homme, le doyen de fonction du Conseil fédéral qui, à la tête du même département depuis bientôt treize ans, continue de jurer qu'il achèvera la législature.

Connu pour son humour subtil, il n'en est pas à son coup d'essai en matière de «boutades à haute valeur politique», qui sont «parfois des ballons d'essai sérieux, parfois des cris du cœur personnels», selon un élu de son camp.

«Pas sa tasse de thé»

En recherche constante d'équilibre entre la défense des intérêts de son parti et de ceux des institutions, Moritz Leuenberger bénéficie du respect d'une partie de la droite. «Il sait ce que cela signifie d'être conseiller fédéral. Il ne fait pas de coups bas. Il écoute ses interlocuteurs, les prend au sérieux, même lorsqu'ils ne partagent pas son avis», témoigne le conseiller aux Etats Rolf Büttiker (PRD/SO).

Cependant, lorsque l'on évoque la gestion de son ministère, le radical se fait sombre: «Le département des infrastructures est le plus important de tous. Or, j'ai le sentiment que Moritz Leuenberger n'a jamais été heureux à sa tête. Le sens technique, le côté créatif d'un ingénieur brillant, ce n'est pas sa tasse de thé. Le bilan, forcément, s'en ressent...»

Par ailleurs, le contexte politique a changé depuis son élection en 1995. Conscient, à l'époque, qu'il devait chercher des majorités composites, le ministre prenait soin de convaincre une partie de la droite en présentant des projets pondérés. Depuis 2003, date de l'élection de Christoph Blocher, la polarisation, la concurrence acharnée entre les partis et une discipline de vote accrue dans les groupes jouent contre cette stratégie.

Souvent, Moritz Leuenberger ne peut plus compter que sur la gauche, qui le soutient par principe, alors que la droite combat de plus en plus souvent ses propositions, par principe également. «On ne voit que trop rarement chez lui une ligne un peu centriste susceptible d'obtenir des majorités. Je me demande ce qui le motive encore à rester: il n'a plus à servir de rempart contre les convoitises de Christoph Blocher», note Rolf Schweiger.

Isolé au Conseil fédéral

Les liens avec le PS se sont ainsi resserrés. Il n'est plus considéré comme la bête noire «libérale» par les camarades. Depuis 2003 et le durcissement des fronts, Moritz Leuenberger prend soin de préserver «l'essentiel». Il s'est attelé à trouver des compromis minimaux dans son département. Des propositions qu'il a parfois rendues publiques, sous la forme de ballons d'essai tout à fait sérieux, avant de les soumettre à ses collègues du gouvernement. C'est ce qu'il a fait avec la politique climatique. Et c'est pour cela que sa petite phrase sur les CFF a été prise au mot.

«Il a pris l'habitude de faire des petits pas, grâce auxquels il parvient à sauver ce qu'il peut, et ce n'est souvent pas rien», relève un élu socialiste. «Mais j'attends autre chose d'un ministre d'un parti allié. Il doit clairement expliquer à la population les enjeux du climat et de la circulation plutôt que de lâcher des boutades sur un sujet aussi important que la privatisation des CFF», critique le président des Verts, Ueli Leuenberger, convaincu que sa volte-face s'explique par le fait qu'«il s'est fait sonner les cloches».

Le problème de Moritz Leuenberger est qu'il est isolé au Conseil fédéral. Ses dossiers sont âprement discutés. Sensibles, exigeant des investissements importants, ils éveillent l'intérêt de tous ses collègues... ou presque. Hans-Rudolf Merz est soucieux de préserver ses finances, Doris Leuthard les intérêts de l'économie. Pascal Couchepin, Eveline Widmer-Schlumpf, Samuel Schmid s'en mêlent aussi. La seule qui semble rester à l'écart devrait être sa principale alliée, sa collègue de parti Micheline Calmy-Rey. Mais elle est peu active sur les dossiers qui ne touchent pas directement son département.

Cela oblige Moritz Leuenberger à jouer finement et à lancer ses fameux ballons d'essai. Encore faut-il, notent les élus de tout bord, que ceux-ci soient crédibles. Ce n'était manifestement pas le cas, ni sur le fond ni sur la forme, pour la privatisation partielle des CFF...