leader indépendantiste baloutche en Suisse

«Brahamdagh Bugti n’a pas de liens avec les ravisseurs des otages suisses retenus au Pakistan»

L’anthropologue français Georges Lefeuvre, grand spécialiste du Pakistan et de l’Afghanistan, livre son éclairage sur la présence du leader indépendantiste baloutche Brahamdagh Bugti en Suisse. Et sur l’interférence entre cette affaire avec celle des deux otages suisses retenus depuis juillet au Pakistan

Brahamdagh Bugti, leader indépendantiste baloutche, est recherché par les Pakistanais. En Suisse depuis octobre dernier, il y a déposé une demande d’asile, mais Islamabad le considère comme un terroriste et souhaiterait son extradition. Berne se trouve dans une situation difficile, à cause des deux otages suisses retenus au Pakistan. L’anthropologue français Georges Lefeuvre, grand spécialiste du Pakistan et de l’Afghanistan et ex-attaché politique de l’UE, nous livre son analyse.

Le Temps: La présence de Braham­dagh Bugti en Suisse aura-t-elle des répercussions néfastes sur les efforts pour libérer les otages suisses retenus au Pakistan depuis juillet?

Georges Lefeuvre: Tout dépend de la volonté du Pakistan à réellement aboutir à son extradition, chose qui n’est pas claire. Je comprends l’embarras des Suisses. Mais Braham­dagh Bugti n’est pas un terroriste. Il mérite d’obtenir l’asile. L’extrader serait une grave erreur en raison des menaces qui pèsent sur lui, même si, je le conçois, la vie de deux otages suisses est en jeu. Je n’ai pas de conseils à donner aux autorités suisses, mais le mieux à mon avis serait de l’autoriser à séjourner à Genève tout en faisant traîner la procédure d’asile, un langage flou que les services secrets comprennent plutôt bien. Par ailleurs, la traque des Bugti date de l’époque de Pervez Musharraf, avec laquelle le pouvoir d’aujourd’hui n’est pas obligé de se solidariser, même si la répression continue malheureusement dans la province. Je m’inquiète davantage de savoir quelle est la marge de manœuvre des services secrets pakistanais avec Wali-ur-Rehman, le ravisseur des deux Suisses kidnappés à Loralaï, dans le Nord-Baloutchistan.

– Justement: ne craignez-vous pas que les services secrets pakistanais soient moins coopératifs avec Berne?

– Il n’y a pas de lien organique entre Brahamdagh Bugti et les ravisseurs de Loralaï, et encore moins avec Wali-ur-Rehman, codirigeant du Tehrik e Taliban Pakistan (TTP) avec son cousin Hakimullah Mehsud, qui détient aujourd’hui les otages. Ils ont des postures politiques radicalement opposées, l’un étant un aristocrate féodal mais inspiré par des idées modernistes, l’autre un obscur «wahhabisé». Avec le TTP, on a affaire à un des groupes les plus redoutables qui soient. Wali-ur-Rehman se fiche complètement de Brahamdagh Bugti. Reste que les services pakistanais ne l’entendent pas forcément ainsi et pourraient en effet rechigner à œuvrer à la libération des otages si le «rebelle» Bugti obtenait officiellement l’asile politique. D’où le besoin de temporiser.

– Brahamdagh Bugti serait-il en mesure, avec ses contacts, de faciliter la libération des otages?

– Je ne pense pas. Le Baloutchistan historique, au centre et au sud de la province, celui des autonomistes d’obédience néomarxiste, n’a rien à voir avec les obscurs talibans, encore que la rébellion soit désormais infiltrée par ces derniers. A Loralaï, district du nord où les deux Suisses ont été kidnappés avant d’être transférés au Waziristan, il n’y a que 5% de Baloutches, 5% d’ethnies diverses contre 90% de Pachtounes, à peu près tous des tribus Kokar et Utmankel, c’est-à-dire des subdivisions de la grande tribu Ghilzaï, celle de Mollah Omar, donc des sympathisants talibans. Et Brahamdagh Bugti lui-même a été poursuivi par des talibans.

– Qui est-il vraiment? Quel rôle joue-t-il au sein de la rébellion armée?

– Il est devenu le représentant de la tribu Bugti après l’assassinat de son grand-père le 26 août 2006, suite à une terrible traque de 18 mois par l’armée pakistanaise. Il a alors créé le Baloutchistan Republican Party (BRP), avant de partir en exil, en Afghanistan. Certains lui prêtent aussi la création du Baloutchistan Republican Army (BRA), bras armé de son parti. Mais je n’y crois pas trop. Il a certes fait de la résistance en faveur de l’indépendance de sa province, mais n’est pas à mon avis responsable d’actes de violences. Il n’a pas de sang sur les mains. Ce n’est pas un terroriste. Il s’est plutôt fait doubler par le BLUF, le Baloutchistan Liberation United Front, composé de jeunes bien éduqués qui ont pris le maquis et sont capables d’actions violentes.

– A-t-il encore une quelconque influence politique depuis la Suisse?

– Il a peu d’influence, et encore moins depuis qu’il est en exil. La rébellion baloutche ne se limite pas au district Bugti et elle est d’ailleurs trop divisée pour faire allégeance à un seul.

– Brahamdagh Bugti vous a aidé dans une affaire d’otage…

– Exact. En février 2009, j’avais été approché par le HCR, qui cherchait à établir des contacts utiles à la libération de John Solescki, un fonctionnaire des Nations unies kidnappé à Chaman (frontière entre Quetta et Kandahar). Le mode opératoire et le type de revendications m’ayant immédiatement convaincu qu’il ne s’agissait pas d’une action talibane, j’avais orienté le HCR vers les partis autonomistes et groupes armés indépendantistes baloutches, de type séculier-marxiste. John Solescki a été libéré deux mois plus tard. Brahamdagh Bugti, bien que son groupe BRP ne fût pour rien dans cet enlèvement, avait répondu à ma sollicitation. Même s’il n’a pas joué un rôle déterminant dans cette affaire, il a été utile.

– En quoi la mort de son grand-père en août 2006 a-t-elle été une date charnière pour le Baloutchistan?

– Nawab Akbar Bugti, assassiné en août 2006 à l’âge de 80 ans, était un personnage étonnant. Je l’ai bien connu. Il se réclamait plus du siècle des Lumières que du marxisme. Il a fait traduire Jean-Jacques Rousseau en langue baloutche et en faisait la lecture aux chefs de ses tribus vassales! La reine d’Angleterre Elisabeth II l’a invité à son couronnement en 1953. Nawab Akbar Bugti n’a pas toujours été un farouche indépendantiste. Dès 1946, il s’est même prononcé clairement pour le rattachement du Baloutchistan au Pakistan encore en gestation. Sa mort, tragique, l’a glorifié. Il est devenu une figure emblématique du nationalisme baloutche pour avoir résisté à la répression militaire de Pervez Musharraf engagée dès 2004. Les jeunes ont ensuite repris son combat, mais de manière désordonnée.

– La famille Bugti est-elle aisée?

– Le district de Bugti regorge de gaz naturel, découvert en 1952 et qui alimente 45% du Pakistan. Nawab Akbar Bugti recevait selon mes calculs entre 40 000 et 50 000 euros par mois en loyer d’exploitation des gisements situés sur ses terres. Il a probablement su mettre sa fortune à l’abri.

– Avez-vous été contacté par les autorités suisses ou d’autres acteurs à propos de nos deux otages?

– Non. Mais je me mets à leur disposition.

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