Justice

«Ceux de Briançon» jugés sous tension

Jeudi s’est ouvert à Gap, dans les Hautes-Alpes, le procès de militants solidaires des migrants, dont les deux Genevois Bastien et Théo, poursuivis pour «aide à l’entrée de personnes en situation irrégulière, en bande organisée»

Deux Genevois, Théo Buckmaster et Bastien Stauffer, sont jugés en France pour «aide à l’entrée de personnes en situation irrégulière, en bande organisée» – une affaire dont les protagonistes sont désormais connus sous le nom des «3 + 4 de Briançon». Leur procès s’est ouvert ce jeudi 8 novembre à Gap, dans les Hautes-Alpes. Avec cinq autres prévenus, ils avaient participé à une manifestation transfrontalière, le 22 avril, entre l’Italie et la France, pour protester contre la venue de militants d’extrême droite du groupe Génération identitaire (GI). A cette marche se seraient joints une vingtaine de migrants.

Le 31 octobre 2018: Avant leur procès, les «trois de Briançon» manifestent à la frontière franco-suisse

600 manifestants venus de Suisse, d’Italie et de France

A l’ouverture de l’audience, à 8h30, la crispation était déjà palpable. «S’il y a trop de bruit pour que l’on puisse s’entendre, je serai obligé de prononcer le huis clos», annonçait la présidente du tribunal, eu égard à la mobilisation des soutiens, dont la clameur extérieure affluait jusque dans la salle. Quelque 600 manifestants sont venus de Suisse, d’Italie et de France pour faire «le procès du délit de solidarité». La matinée a été consacrée à la lecture de l’acte d’accusation, au visionnage des vidéos de la manifestation et à l’audition des témoins.

Le col de l’Echelle est connu pour être emprunté par des exilés voulant se réfugier en France. C’est là, à proximité de la frontière italienne, que GI avait installé le 21 avril une clôture pour rejeter les migrants. Arrêtés au soir de la manifestation qui avait été organisée en réponse par des solidaires des migrants, les «3 de Briançon» (Théo Buckmaster, Bastien Stauffer et Eleonora Laterza, une étudiante italienne) avaient été placés en détention provisoire durant neuf jours. Les quatre autres prévenus, Mathieu Burellier, Benoît Ducos, Jean-Luc Jalmain et Lisa Malapert – tous de nationalité française –, se sont vu signifier leur mise en examen lors d’une convocation en garde à vue le 17 juillet.

On avait l’impression qu’on allait se faire attaquer [par les identitaires] dans un refuge

Théo Buckmaster

Un chef d’inculpation de «rébellion»

A la reprise, après la pause de la mi-journée, les débats se sont portés pendant plus de deux heures sur le chef d’inculpation de «rébellion» retenu à l’encontre de l’un des sept prévenus. Peu après 17h, l’interrogatoire des accusés sur le fond débutait enfin. Ils ont tenu particulièrement à exposer le contexte qui a poussé à la manifestation «spontanée et complètement improvisée», selon les mots de Benoît Ducos, qui y est venu de Briançon. Théo Buckmaster se trouvait «Chez Jésus», un refuge autogéré pour migrants côté italien, d’où est partie la marche. «On avait l’impression qu’on allait se faire attaquer [par les identitaires] dans un refuge. Il y a eu une volonté d’exprimer un mécontentement face à la militarisation de la frontière et l’action des identitaires», a-t-il déclaré.

Le procureur a insisté lors de toutes ses questions aux témoins et aux prévenus sur ce qu’il considère comme un «passage en force» d’un barrage de gendarmerie à la sortie de Montgenèvre, soit 3 kilomètres après la frontière. A l'encontre de cinq prévenus, dont les deux Suisses, il a requis 6 mois de prison avec sursis. Douze mois d’emprisonnement, dont 8 avec sursis, sont demandés à l’encontre des deux autres prévenus, l'un étant poursuivi par ailleurs pour «rébellion»envers les forces de l’ordre» et le second pour «participation à un attroupement» lors d'une autre manifestation à la frontière.

«Vous ne les condamnerez pas parce que vous n’avez rien»

Les avocats de la défense ont plaidé la relaxe pour l’ensemble des sept. «A aucun moment, dans le réquisitoire du procureur, je n’ai entendu la caractérisation de la responsabilité pénale [de chaque prévenu]. Il n’y a pas eu de volonté de barrage, les vidéos montrent que les gendarmes prennent la décision de laisser passer», a porté Me Cécile Faure-Brac. «Vous ne les condamnerez pas parce que vous n’avez rien qui caractérise le délit», a plaidé Me Henri Leclerc, avocat réputé sur les questions de droits humains, insistant sur le fait que les seules preuves au dossier sont des coupures de presse, des vidéos et un seul témoignage de migrant s’étant joint au cortège, dont l’identité n’est pas clairement enregistrée.

Les juges rendront leur décision le 13 décembre. 

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