Le ballet diplomatique se poursuit. Avec une certaine frénésie. Micheline Calmy-Rey et son homologue libyen, Moussa Koussa, se sont rencontrés jeudi matin à Madrid avec Miguel Angel Moratinos après avoir chacun eu un premier tête-à-tête avec le chef de la diplomatie espagnole. Une rencontre au sommet qui intervient alors que Tripoli a réagi à la pratique restrictive de la Suisse en matière de visas Schengen en bloquant l’accès de son territoire aux Européens.

Les résultats des pourparlers? Ils n’auraient permis que de petites «avancées». Les négociations entre les délégations suisse et libyenne se sont par ailleurs prolongées dans la soirée. Et, selon des sources européennes, elles devraient se poursuivre aujourd’hui en Allemagne, pays qui s’est récemment beaucoup activé en faveur des deux otages suisses bloqués à Tripoli depuis juillet 2008. Prudent, le Département fédéral des affaires étrangères (DFAE) ne confirme pas l’information.

Impatiente, l’UE presse les parties de régler le conflit rapidement. C’est du moins ce qui ressort de sources à Bruxelles, où deux rencontres ont également thématisé le conflit jeudi. Les ambassadeurs des 27 pays membres de l’UE en ont parlé, de même que des experts du «groupe visas» des Etats associés à l’espace Schengen. Désormais, la crise, déclenchée par l’arrestation musclée d’Hannibal Kadhafi à Genève le 15 juillet 2008, ne se joue plus seulement entre Berne et Tripoli. Elle concerne toute l’Europe. Et la Suisse semble profiter de cette «européanisation» d’un dossier épineux aux nombreux rebondissements.

Peu après la rencontre tripartite à Madrid, Miguel Angel Moratinos a parlé, devant la presse, de «progrès» dans une situation «difficile». Il a appelé Berne et Tripoli à cesser leur guerre des visas et à lever les restrictions. Quant à Micheline Calmy-Rey, elle a déclaré, très diplomatiquement, que les parties avaient «bien travaillé». Elle a surtout justifié la pratique restrictive de la Suisse en matière de visas à l’égard de la Libye: Berne a actionné ce levier après «l’enlèvement de deux Suisses par les autorités libyennes et leur maintien en détention dans un lieu inconnu pendant 52 jours», comme le souligne un communiqué du DFAE. Une manière de dire que Berne n’a haussé le ton de la sorte qu’après un acte illégal.

Rien n’a filtré de plus. Seule chose certaine: Micheline Calmy-Rey a été retenue plus longtemps que prévu dans la capitale espagnole: elle n’a pas pu être présente, comme escompté, à l’ouverture de la conférence ministérielle des 47 pays du Conseil de l’Europe, à 15 heures à Interlaken (lire ci-contre).

Alors que, mercredi, le ministre des Affaires étrangères italien, qui a eu des propos virulents contre la Suisse, avait rencontré Moussa Koussa puis eu un entretien téléphonique avec Micheline Calmy-Rey, c’est cette fois bien l’Espagne qui prend les devants. Et endosse des habits de facilitateur. Un partenaire important pour la Suisse puisque l’Espagne assure la présidence tournante de l’UE. Vu les excellentes relations entre Micheline Calmy-Rey et Miguel Angel Moratinos, on pourrait d’ailleurs imaginer que la Suisse a «suggéré» à l’Espagne d’organiser cette réunion tripartite, consciente qu’un facilitateur de cette trempe pourrait faire avancer le dossier.

Jeudi, en début de journée, le gouvernement libyen avait tenté par la voix de son porte-parole de donner le «la» en parlant de «bassesse politique» à propos de la «liste noire» de la Suisse concernant des Libyens interdits de Schengen. Elle viserait selon ses dires même le bébé d’Hannibal Kadhafi. Avec ces déclarations, Tripoli montre une fois de plus qu’il aime souffler le chaud et le froid.

Une question se pose d’ailleurs: Moussa Koussa est-il soutenu dans ses démarches par le clan Kadhafi? Personne n’est dupe que le dossier ne peut avancer du moindre millimètre si Mouammar Kadhafi n’est pas entièrement d’accord. Reste que Moussa Koussa, ancien patron des services de renseignement libyens, semble plutôt être dans ses bons papiers. Et écouté.

Depuis la nouvelle spirale déclenchée dimanche par Tripoli, certains pays s’en sont pris à la Suisse, l’accusant de prendre les Etats Schengen «en otage». L’Italie, Malte et la France en particulier. Mais tous ont mis depuis un peu d’eau dans leur vin. Jeudi, la France a ainsi aussi «demandé des clarifications» à Tripoli et exprimé sa «préoccupation» après la suspension de l’octroi de visas aux ressortissants européens.

L’affaire va-t-elle trouver un épilogue, ou du moins de premiers arrangements, dans les heures qui viennent? C’est ce qu’espèrent les Européens. Le thème risque bien sinon de rester à l’ordre du jour de la prochaine réunion des ministres des Affaires étrangères de l’UE, lundi à Bruxelles. Et la présidente de la Confédération, Doris Leuthard, qui sera ce jour-là en Espagne pour une visite de travail, pourrait aussi devoir aborder le contentieux avec ses interlocuteurs.