Devant la justice

Bulat Chagaev, fantasque ou bouc émissaire?

Le procureur général neuchâtelois Pierre Aubert a réclamé trois ans et demi de prison ferme contre l’ancien président du club de football de Xamax, Bulat Chagaev, absent de la seconde audience de son procès. Son avocat a plaidé la relaxe. Jugement le 24 octobre

«Je n’ai jamais vu l’équivalent de Bulat Chagaev devant un tribunal, un caractère à ce point fantasque, qui a fait l’unanimité contre lui», selon le procureur général neuchâtelois Pierre Aubert. «Il est un parfait bouc émissaire, victime d’une patate chaude qu’on lui a refilée, qu’il a tenté de sauver», rétorque Me Dimitri Iafaev, défenseur de l’ancien président du club de football de Neuchâtel Xamax qu’il a conduit à la faillite en janvier 2012, laissant une ardoise de 20 millions de francs.

Le Ministère public a requis une peine de trois ans et demi de prison ferme – Bulat Chagaev a déjà passé 121 jours en détention préventive au début de 2012 à La Chaux-de-Fonds –, la défense a plaidé l’acquittement, avec la restitution de la caution de sûreté de 500 000 francs et des voitures Bentley et Mercedes séquestrées, et une indemnité pour la prison subie.

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Chagaev absent pour débloquer des fonds

Un mois après la première audience pour laquelle Bulat Chagaev était revenu tout exprès de Moscou – il avait obtenu une levée temporaire de son interdiction d’être en Suisse –, le fantasque Tchétchène qui avait repris les rênes de Xamax en mai 2011 pour 1,2 million et l’a amené à la faillite avec alors un trou de près de 24 millions, ne s’est pas présenté mercredi devant le Tribunal criminel régional du Littoral et du Val-de-Travers. Pour une bonne raison, justifie son avocat: il est «à l’étranger» pour débloquer des fonds et régler ce qu’il a promis de verser le 23 août dernier: 960 000 francs à six anciens joueurs et entraîneurs et 665 000 francs à l’Etat de Neuchâtel qui n’a pas encaissé 1,5 million d’impôt à la source lorsque le Tchétchène présidait aux destinées de Xamax.

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Procureur et avocats des parties civile et de la défense étaient d’accord pour renvoyer l’audience, afin de s’assurer que Bulat Chagaev tiendrait parole et verserait son dû. Avant les réquisitions et les plaidoiries. La cour présidée par Alexandre Seiler a refusé estimant ne rien avoir de tangible, sinon une copie de billet d’avion caviardé, au départ de Moscou pour une destination inconnue. «Mon client ne veut pas dire où se trouve la banque avec laquelle il fait des démarches», relève Me Iafaev, mettant ses honoraires en «garantie», étant passé d’avocat commis d’office à mandataire formel de Bulat Chagaev.

«Caractère fantasque»

En une demi-heure, le procureur Aubert a dépeint un prévenu «au caractère fantasque, qui avance des fariboles sans queue ni tête. Peut-être avait-il de la fortune, mais elle n’était pas mobilisable. Son comportement a été hétéroclite, faisant exploser les charges salariales tout en perdant des sponsors.» A la gestion fautive et déloyale, Pierre Aubert ajoute un faux dans les titres et une tentative d’escroquerie pour avoir réalisé et produit une fausse attestation de 35 millions de la Bank of America. La peine maximale encourue est de cinq ans, le procureur estime que trois ans et demi correspondent à une affaire grave et un prévenu sans scrupule.

Dans une longue plaidoirie de plus de deux heures, Me Dimitri Iafaev s’est d’abord insurgé contre les médias qui ont déjà fait le procès de Bulat Chagaev, puis s’est appliqué à démontrer, en analysant les faits en profondeur, que l’homme d’affaires de 54 ans, qui vivait en Suisse depuis plus de vingt ans en 2011, a été floué lors de la vente du club, qu’il a comparé à une «patate chaude» en situation de surendettement, «ce qui n’a pas été dit à mon client». Et de contester les préventions, et d’énumérer les «très nombreuses bizarreries comptables», les bonnes intentions du printemps 2011 – «Il a fait confiance au vendeur Bernasconi et a voulu faire de Xamax un grand club, est-ce pénalement condamnable?» –, le fait que les banques l’ont lâché «une fois que les joueurs avaient été achetés», dénonçant l’absence de réaction des réviseurs des comptes.

«L’élément exogène»

Me Iafaev a encore plaidé «l’élément exogène», constatant que Sylvio Bernasconi qui a vendu Xamax en 2011 porte autant de responsabilités que Bulat Chagaev. Or, l’ancien président, entrepreneur local, a bénéficié d’une ordonnance de classement, alors que le Tchétchène Chagaev et ses comparses sont poursuivis par la justice. «Oui, M. Chagaev avait une autre culture, des manières hétéroclites, ne parle pas français, a voulu changer de standing pour ce club enraciné dans le terreau neuchâtelois. Est-ce pénalement relevant?» Concluant que Bulat Chagaev est, contrairement à l’idée qu’on peut s’en faire en ayant lu les médias, «un client doux, plutôt sympathique, qui a de la culture historique».

Le jugement sera rendu le 24 octobre. L’éventuel versement des montants dus jusqu’à cette date pourrait avoir une influence sur les délibérations de la cour.


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