Neuchâtel

Pour Bulat Chagaev, le fossoyeur de Xamax, c'est l'heure de la justice pénale

Dès ce mardi, Bulat Chagaev et l’un de ses acolytes répondent de leur gestion calamiteuse, qui a laissé une perte sèche de 20 millions. Surprise: le Tchétchène est bien là, tout sourires, avec ses avocats. Récit, avec tumulte

Le tumulte avait été majeur dans une région dont la notoriété provient de son lac et de son club de football. La descente aux enfers de Xamax, entre mai 2011 et janvier 2012, ponctuée d’une faillite retentissante et de l’emprisonnement du sulfureux président Bulat Chagaev, est restée en travers de la gorge des Neuchâtelois. Malgré la renaissance sportive du club, pensionnaire désormais de la deuxième division helvétique, la Challenge League.

Pour être exorcisée et faire un tant soit peu passer la pilule aux titulaires de 359 créances qui ont collectivement perdu 20,1 millions de francs, l’affaire a besoin d’un verdict pénal. Il sera rendu par le Tribunal criminel du Littoral et du Val-de-Travers, à l’issue de l’audience qui a lieu mardi et mercredi. L'accusé qui avait dit son intention d'assister à son procès. Chagaev, pour une fois, a tenu parole. Il est revenu à Neuchâtel pour son procès, arrivant un peu avant 8h00 dans la voiture de ses avocats genevois, Me Dimitri Iafaev en tête.

Une ardoise de 24 millions

La liquidation de la faillite et l’instruction pénale ont donc pris quatre ans et demi, depuis le funeste 26 janvier 2012, date de la mise en faillite du club. «Nous savions que cette procédure serait complexe, confiait en juin dernier Gérard Gaud, préposé à l’office des faillites neuchâtelois. Nous n’avons pas été déçus.»

Les prétentions des créanciers se montaient à 36,3 millions de francs. Des prétentions indues (comme des primes de matches non joués) ont été déduites pour 12,3 millions. L’état de collocation reconnaissait pour 24 millions de passifs. L’office des poursuites a ramené la perte à 20,1 millions, grâce à la réalisation d’actifs pour 3,8 millions (vente de mobilier, véhicules, papiers valeurs, etc).

Seule la centaine d’employés sous contrat au moment de la faillite toucheront 15% de leur dû et se partageront 870 800 francs. La Ville de Neuchâtel et le canton font partie des perdants, la ville pour la location du stade de la Maladière, le canton pour plus de 1 million de francs en frais de sécurité et, surtout, d’impôts à la source impayés.

Agonie de neuf mois

L’espace de deux jours d’audience dans la salle des Etats au Château, Neuchâtel se replongera dans l’agonie de neuf mois de son club de football, de mai 2011 à janvier 2012. Mai 2011, lorsque le mystérieux homme d’affaires tchétchène Bulat Chagaev, totalement inconnu alors à Neuchâtel, qui se dit alors « frère » du président tchétchène Kadyrov, rachète pour 1,2 million d’euros la majorité des actions au président sortant, l’entrepreneur neuchâtelois Sylvio Bernasconi. Une transaction expresse, conclue en moins de 24 heures.

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Bulat Chagaev promet de faire grimper le budget à 30 millions et de redonner à Xamax le lustre international d’antan. Mais rien ne fonctionne. Certes, le staff de Chagaev recrute quelques grands noms, mais les couloirs de la Maladière sont le théâtre permanent des sautes d’humeur de son nouveau patron. Qui licencie à tour de bras, se coupe du tissu local pour imposer sa garde rapprochée et le drapeau tchétchène.

Une fausse attestation bancaire

Acculé financièrement, Bulat Chagaev échappe à une première faillite en novembre 2011. Mais c’est certainement là qu’il dérape le plus largement, produisant une fausse attestation de la Bank of America censée attester qu’il dispose d’une fortune de 35 millions de dollars.

Multipliant les écrans de fumée, Bulat Chagaev n’a d’autre choix que de déposer le bilan le 26 janvier. Deux heures plus tard, il est interpellé à Genève par le procureur Yves Bertossa qui le poursuit pour gestion déloyale et blanchiment d’argent.

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Bulat Chagaev passera 121 jours en détention préventive, rapidement transféré à La Chaux-de-Fonds, la justice neuchâteloise prenant le relais de l’instruction pénale. Il est libéré le 25 mai 2012, produisant en guise de sûreté une cédule hypothécaire de 700 000 francs sur sa villa de Saint-Sulpice, qui subira par la suite une procédure de vente forcée.

A sa sortie de prison, dans l’attente d’un procès pénal où il entend réfuter les accusations et dénoncer le complot fomenté contre lui, Bulat Chagaev a un autre problème. Il n’a plus de titre de séjour pour rester en Suisse. L’administration vaudoise refuse de renouveler son visa, décision confirmée par le Tribunal fédéral. Quelques jours avant l’échéance du 31 août 2013 fixée pour quitter le territoire suisse, Bulat Chagaev s’en va par ses propres moyens. Il est considéré désormais « sans domicile connu » selon l’acte d’accusation, mais d’aucuns le localisent en Russie.

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Chagaev annonce son retour

Bulat Chagaev, qui n’a cessé de changer d’avocat – il est actuellement défendu par Me Dimitri Iafaev, inscrit au barreau genevois –, annonce donc qu’il reviendra à Neuchâtel pour son procès. Il a d’ores et déjà obtenu la levée de l’interdiction de revenir en Suisse.

Le parquet neuchâtelois ne poursuit finalement que deux personnes, Bulat Chagaev et Islam Satujev, embarqué dans la déconfiture xamaxienne. Le procureur Yanis Callandret a rendu une ordonnance pénale à l’encontre de deux autres membres de l’équipe Chagaev et a classé les procédures contre celle qui fut directrice de Xamax, ainsi que contre l’ancien président Bernasconi, contre lequel Bulat Chagaev avait déposé une plainte.

Le Tchétchène déchu devra répondre du faux pour l’attestation fictive de la Bank of America, de tentative d’escroquerie pour l’avoir produite, de détournement de l’impôt à la source qu’il n’a jamais versé pour un montant de 1,5 million de francs, de gestion déloyale et fautive, pour la résiliation anticipée de leasings, la mise à l’écart des clubs des 200 et des Amis (qui rapportaient habituellement 500 000 francs par année), pour le paiement par Xamax de 98 500 euros pour trois vols personnels en jet privé entre Genève et Grozny, des licenciements à la pelle de joueurs, entraîneurs et agents administratifs, dont les coûts sont estimés à 8 millions (indemnités contractuelles dues) et ce que l’acte d’accusation appelle « des dépenses exagérées ». Ainsi, sans avoir injecté d’argent propre, Bulat Chagaev a fait passer la masse salariale de Xamax, qui était de 455 464 francs en avril 2011, le dernier mois de l’ère Bernasconi, à 3,7 millions en août 2011.


(Cet article est paru dans une première version le 28 juillet 2016).

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