Devant la justice

Bulat Chagaev fait son show devant le tribunal neuchâtelois

L’ancien président tchétchène du club de football de Xamax qu'il avait précipité à la faillite est revenu à Neuchâtel, ce mardi, quatre ans après avoir été expulsé de Suisse et avoir laissé une ardoise de 20 millions. Le prévenu clame son innocence et charge les banques, l'ancien propriétaire du club, la ligue suisse de football et les médias

Un peu plus de quatre ans après avoir conduit le club de football de Neuchâtel Xamax à la faillite, laissé une ardoise finale de 20 millions, subi 121 jours de détention préventive à La Chaux-de-Fonds et avoir été renvoyé de Suisse, le sulfureux businessman tchétchène Bulat Chagaev, 54 ans, a épaté tout son monde en réapparaissant mardi – personne ne l’attendait –, un peu avant 8 heures, au Château de Neuchâtel. Il doit y être jugé pour gestion fautive et déloyale, détournement de l’impôt à la source et faux dans les titres.

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Pour une fois, Bulat Chagaev a tenu parole. Il avait promis, en 2012, à sa sortie de prison, qu’il reviendrait laver son honneur et se défendre lors de son procès. Au bénéfice d’une levée temporaire de son interdiction d’être en Suisse, il a atterri lundi soir à Genève en provenance de Moscou, où il dit résider désormais. Il est arrivé à Neuchâtel dans la voiture de son avocat genevois commis d'office depuis moins de deux mois, Me Dimitri Iafaev. Souriant, plutôt serein, déterminé et vêtu d’un simple polo gris-bleu.

Le procès a débuté par un coup de théâtre dont Bulat Chagaev n’est pas responsable. Son coaccusé, Islam Satujev, qui fut président de Xamax pendant que Bulat Chagaev en était le propriétaire et dont le dernier domicile connu se trouve en Russie, n’est pas venu. Alors que toutes les parties, du procureur aux avocats, étaient d’accord de disjoindre les affaires Chagaev et Satujev, la cour présidée par Alexandre Seiler a décidé de s’en tenir à l’acte d’accusation qui associe les deux prévenus, et de renvoyer le procès aux 21 et 22 septembre.

Avec une nuance de taille: pas convaincue qu’il revienne en septembre, elle a décidé d’interroger longuement le prévenu Chagaev. C’est alors que l’ancien président de Xamax a fait son show. S’en tenant à une stratégie constante depuis ses déboires en 2011, il dit vouloir assumer ses engagements financiers, avoir toujours de la fortune, expliquant qu’il y va de sa conscience; il plaide non coupable et estime avoir été victime d’un complot fomenté par les banques, les sponsors, les médias, la Ligue suisse de football et certains notables neuchâtelois, et d'avoir été abusé par l'ancien propriétaire Silvio Bernasconi lors de l'achat du club.

Chagaev dit vouloir rembourser

Première déclaration forte de Bulat Chagaev: «Je me suis déplacé parce que je n’ai rien à cacher. Et comme je l’ai fait jusqu’au 1er décembre 2011 [soit durant les sept premiers mois de sa présidence de Xamax, ndlr], je vais payer les salaires que je dois encore aux entraîneurs et aux joueurs.» Et qu’en est-il des 665 000 francs d’impôt à la source en retard dus au canton de Neuchâtel, demande la cour? «Je vais aussi les régler, mais je ne veux pas payer les dettes qu’avait laissées l’ancien président», répond Bulat Chagaev.

Pourquoi ne pas avoir payé durant les quatre ans qui se sont écoulés depuis la faillite? Et quand le Tchétchène concrétisera-t-il sa promesse? «On ne m’a pas donné la possibilité de verser ces montants, les banques ne veulent pas travailler avec moi, rétorque le prévenu. Mais j’aurai payé avant la prochaine audience le 21 septembre.»

Accrochages avec le procureur

Durant son interrogatoire, Bulat Chagaev se tortille sur son banc, gesticule beaucoup, veut dire son fait sans vraiment répondre aux questions. Son interprète (il s’exprime en russe) doit l’interrompre pour ne pas trop perdre le fil. L’audience dérape lorsque le procureur Pierre Aubert intervient, demande au prévenu de prouver qu’il a fait transférer 10 millions de francs sur un compte de Credit Suisse. Le prévenu s’emporte, pointe un doigt vers le Ministère public qu’il accuse implicitement de ne pas l’avoir écouté en instruction. Il s’en prend aussi au manager du Groupe E qui représentait les sponsors de Xamax avant son arrivée, l’accusant d’avoir voulu obtenir une ristourne personnelle.

Entre autres éléments de l’acte d’accusation, il est question de la fausse attestation bancaire faisant état d’une fortune de 35 millions détenue par Bulat Chagaev à la Bank of America. Le prévenu avait ainsi évité que la licence du club soit retirée en automne 2011. Qui a rédigé le document, demande le président Seiler. «J’ai un soupçon, mais je ne veux pas calomnier, répond Bulat Chagaev. Mais ce n’est pas moi, ni mes gens.» Mais c’est votre mandataire d'alors qui l’a produit devant la justice, reprend le président. «Je n’en avais pas connaissance, j’ai appris l’existence de ce document par les médias», affirme le prévenu.

Longuement interrogé par son avocat durant l'après-midi, Bulat Chagaev veut démontrer qu'il n'est pas le fossoyeur de Xamax, mais qu'il a acquis un club déjà en situation de sur-endettement au printemps 2011 et qu'on lui a caché de nombreuses manigances.

Alors que le Tribunal criminel régional du Littoral et du Val-de-Travers entend l’un des lésés, l’ancien entraîneur espagnol Victor Muñoz, Bulat Chagaev se lève, fait quelques pas et s’assoit sur une autre chaise. Parfois débordé par les prises de parole du procureur, des avocats et même de la traductrice, le président Seiler n’intervient pas, acceptant que le prévenu fasse un peu d’étirement, il aurait le dos douloureux.

La suite du procès interviendra en septembre. Bulat Chagaev a promis de revenir. Pour le jugement, il faudra certainement encore attendre.

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