A Bulle, une parcelle alimente les discussions. La Toula est la dernière prairie au cœur de la ville où l’homme croise encore un troupeau de vaches. Bientôt les bovins céderont la place à un nouveau quartier composé de six immeubles de six étages. Tout un symbole pour le chef-lieu de la verte Gruyère dont le développement est parmi les plus fulgurants du pays.

Le syndic PDC de la ville de Bulle, Yves Menoud, se souvient qu’enfant, il jouait au football sur la route. Un demi-siècle plus tard, il ne court plus derrière un ballon mais derrière les grues pour accompagner le développement d’une cité qui grossit à vue d’œil. Il déploie une carte sur la table. «Bulle compte environ 800 habitants de plus chaque année et il n’y a jamais eu autant de projets à l’étude», déclare-t-il. Armé d’un stylo, il fait des cercles pour indiquer les chantiers en cours et ceux à venir. Cinq cents habitants supplémentaires ici, mille là-bas. Et ainsi de suite aux quatre coins du territoire. De quoi donner le tournis.

De 10 000 habitants dans les années 1980, la ville est passée à 21 000 fin 2013, soit le double. Et elle en comptera 35 000 d’ici à 2025 si tous les projets se réalisent. Une croissance qui met les autorités communales sous pression autant qu’elle inquiète la population, qui y voit plus d’inconvénients que d’avantages. Le 9 février dernier, 47,2% des Bullois ont dit oui à l’initiative «Contre l’immigration de masse» alors que dans la bourgade, l’UDC s’efface le reste du temps derrière le PS, premier parti en termes de sièges au législatif communal, devant le PLR et le PDC.

«Je ne connais plus les gens et, franchement, je trouve que c’est trop serré. Il n’y a plus de verdure.» Patronne du Café de la Promenade, Juliette Esseiva pourrait se réjouir de ce développement. Ses fondues et assiettes de jambon sont toujours très prisées. Le jeudi, jour du marché, on se presse chez celle qui a repris l’établissement familial en 1982. D’ailleurs, ce jour-là, un esprit de fête règne dans le restaurant bondé. Un groupe d’amis pousse la chansonnette avant d’entamer une partie de cartes. Mais les temps changent. Le Café de la Promenade est fermé le samedi soir. Durant la journée, la tenancière voit sa clientèle potentielle passer tout droit et se diriger vers les centres commerciaux, là où on trouve à se parquer plus facilement.

A Bulle, les agriculteurs se sentent peu à peu relégués aux extrémités de la ville. Michel Gremaud et son fils Benoît louent encore des terres sur les hauts de la ville. Mais ils savent qu’ils devront bientôt dégager. Le propriétaire va vendre, selon eux. Dans l’immédiat, ils ont un souci. «Ce soir, nous allons couper le maïs. On en aura probablement jusqu’à minuit mais je pressens déjà qu’à 22 h, un voisin se plaindra des nuisances. A 23 h, la police va débarquer, constatera que nous faisons notre travail comme elle fait le sien. Heureusement, on se comprend encore et nous pourrons terminer.»

La procédure de divorce entre Bulle et les agriculteurs connaît quelques trêves, lorsque Espace Gruyère accueille dans ses halles les vaches de tous les superlatifs. En février prochain, il y aura même une Nuit de la holstein. Mais au quotidien, c’est plutôt la galère. «Notre terrain est morcelé. On doit traverser la ville en tracteur pour aller d’un champ à l’autre, racontent les Gremaud. C’est toujours plus compliqué en raison de la circulation mais surtout des bornes qui fleurissent pour ralentir le trafic.»

Pourtant, ils n’ont rien contre les nouveaux habitants. Pour resserrer les liens entre le monde rural et le monde urbain, ils se sont lancés dans la vente directe et ont installé une petite échoppe libre-service. Un automate à lait déverse un litre d’or blanc pour un franc. Dans le frigo, les clients peuvent se servir de sauce bolognaise pour 15 francs le kilo et de rôti haché pour 17 francs le kilo. «On ne sait pas si on va continuer. On nous vole de la marchandise et on pensait écouler davantage de lait.»

Les inquiétudes face à ce développement transcendent les générations, les origines, les catégories, les sensibilités politiques. Le même refrain revient dans toutes les bouches: trop d’immeubles, trop hauts, dans des quartiers mal pensés. Un habitant parle d’une prolifération aberrante de ce qui ressemble toujours plus à des cellules. Comme si tous les architectes avaient fait leurs études chez Lego.

Les gens de Bulle craignent que leur ville perde son identité. Sentiment accentué par le chaos ambiant dû aux travaux incessants et aux grues qui trouent le ciel. Même les professionnels de l’immobilier affichent leur scepticisme. «Cette croissance est trop rapide et elle se fait au détriment de la qualité», estime Jean-Bernard Droux, administrateur de Gruyère Immo. Une promenade dans les quartiers qui ont déjà poussé ces dernières années lui donne raison avec ici et là des façades déjà salement noircies.

Il faut remonter dans le temps pour comprendre l’expansion de Bulle. «Nous sommes toujours plus intelligents après, explique Patrice Borcard, historien et préfet de la Gruyère. Mais il faut savoir qu’au début des années 80, à l’ouverture de l’autoroute A12, le district de la Gruyère va mal. Le nombre d’habitants stagne. L’exode rural affecte même certains villages car les enfants partent chercher du travail ailleurs. Tout le district souffre d’un certain syndrome de sous-développement.» C’est dans une volonté de faire venir des nouveaux habitants dans la région, gage d’une vie meilleure pour tout le monde, qu’est élaboré un plan d’aménagement local très généreux en nouvelles zones à bâtir. «On a ouvert les vannes et on en paie les conséquences aujourd’hui», poursuit Patrice Borcard.

Pendant deux décennies, la croissance de Bulle est restée mesurée. Les propriétaires ont thésaurisé leurs biens, la demande restant modeste. Mais avec la pénurie de logements abordables sur la Riviera lémanique, le développement des entreprises actives dans la construction employant un grand nombre de migrants ou encore l’arrivée du groupe pharmaceutique UCB Farchim, tous ces terrains à bâtir sont devenus très convoités.

Profitant d’un taux hypothécaire très bas, familles et jeunes couples y ont trouvé un toit encore abordable. La construction d’une ceinture de contournement routier, la mise en service d’un RER et d’un réseau de transports publics urbains accentuent encore l’attrait pour Bulle, cette ville à la campagne. «Ce boom est également lié aux caisses de pension qui doivent diversifier géographiquement leurs placements et misent sur Bulle pour sa qualité de vie», ajoute Raoul Girard, conseiller communal chargé des finances.

Mais les temps sont déjà en train de changer et Jean-Bernard Droux craint que les futurs logements ne trouvent pas preneur aussi rapidement. «Le marché de l’immobilier se détend sur la Riviera lémanique. Mais à Bulle, on continue à construire comme s’il y avait toujours une pénurie. Si tous les projets se réalisent simultanément, des appartements resteront vides», pressent-il. Surtout que les conditions d’acquisition sont déjà devenues plus restrictives, notamment pour l’utilisation du 2e pilier.

Actuellement, le marché est encore à l’équilibre, avec un taux de vacances en dessous de 1% et des appartements neufs de quatre pièces qui trouvent preneur pour 2000 francs de loyer par mois. «Mais la frénésie de l’achat est terminée. Il y a peu, le permis de construire était à peine délivré que tout était déjà vendu, sur plan. Il y avait même 35 acquéreurs potentiels pour 25 biens. Ce n’est plus le cas», constate le patron de Gruyère Immo.

Il faut aussi dire que les Bullois ne portent plus les urbanistes, architectes et promoteurs dans leur cœur car ils ne comprennent plus cette frénésie. Et il y a des projets qui fâchent ou qui effraient. Plusieurs maisons de trente ou même vingt ans d’âge cèdent soudain leur place à de nouveaux lotissements. En clair: un empilement de cubes. Au bord de la forêt de Bouleyres, un projet, «915 mètres de bonheur», suscite de nombreuses oppositions en raison de son importance – mille habitants de plus – et de son accessibilité. L’entrée de Bulle côté Riaz suscite également la grogne. Elle accueille une succession de surfaces commerciales parmi lesquelles se glissent plusieurs immeubles actuellement en construction. A l’entrée de Bulle côté Vuadens, c’est le contraire qui interpelle. Perdu sur la colline, tout un quartier est en train d’émerger, loin des infrastructures et des transports publics. Une maison de 5,5 pièces, 162 m2 de surface habitable, y est pourtant à vendre pour plus de 1 million de francs.

Enfin, la nouvelle gare va carrément changer le visage de la ville. Elle sera située à quelques dizaines de mètres de l’actuel édifice inauguré en 1992, sur un terrain occupé notamment par des dépôts et des garages. Le projet prévoit des logements pour près de 2000 habitants supplémentaires avec des surfaces commerciales et administratives. «Tout le défi sera d’intégrer ce nouveau quartier central dans ce qui existe déjà, afin de ne pas faire mourir un autre endroit, notamment le cœur historique de la ville, avec sa place du Marché et sa Grand-Rue», explique le syndic Yves Menoud.

Le plan d’aménagement local accepté et même révisé en 2012 pour densifier les constructions, les autorités ont aujourd’hui peu si ce n’est aucun moyen légal pour freiner la cadence. Elles doivent surtout en assumer les conséquences. Avec ses logements abordables, Bulle attire une population jeune, avec des enfants. Une catégorie qui paie peu d’impôts et coûte. Yves Menoud reste serein: «Nos nouveaux habitants deviendront des bons contribuables», espère-t-il.

Dans l’immédiat, alors que la commune accuse une dette de 140 millions de francs suisses, elle doit investir dans les écoles, les infrastructures collectives, la mobilité. Une école est à peine inaugurée qu’il faut en prévoir une autre. Raoul Girard a sorti sa calculette: «Il nous manque 50 classes à l’horizon 2025, soit entre 80 et 100 millions en investissements», dit-il. Le 30 novembre, les citoyens de la Gruyère devront se prononcer sur un crédit de 81 millions de francs suisses pour la construction d’un nouveau cycle d’orientation, le troisième dans le district. Mais il faut déjà prévoir un quatrième établissement. Sans parler de l’accueil extrascolaire, des places de sport.

Signe que les temps changent, alors que les gens sont venus à Bulle pour sa qualité de vie, ils demandent d’aménager davantage d’espaces verts, de places de jeux et des lieux de rencontre. «Je dirais que c’est une des demandes principales liées à notre croissance», explique le syndic Yves Menoud.

Le souci principal de Raoul Girard concerne pourtant la mobilité. «Si nous n’agissons pas, la saturation des routes va être totale. Il nous faut non seulement développer les transports publics mais le plus difficile sera de changer les mentalités. Deux voitures pour un seul ménage, ça ne va plus être possible pour tout le monde.» Et favoriser la mobilité douce n’est pas une sinécure. «Il y a des oppositions à un sentier pédestre car les habitants ne veulent pas que des gens puissent passer devant chez eux», regrette Raoul Girard.

A plus long terme, Bulle a un défi bien plus redoutable à relever: la création de places de travail qui ne suit pas la courbe ascendante de la population. Le quart des Bullois pendulent. Mais qui dit emplois dit aussi zones d’activité. Bulle vient de mettre la main sur 100 000 m2 de terrains le long de l’autoroute. «Mais ça ne suffit pas, admet Yves Menoud. Je pourrais remplir quatre fois cette zone.» Le préfet de la Gruyère le remarque également.

«On ne parle que de construire des immeubles. Mais attention à ce que le district ne devienne pas une vaste cité-dortoir. Il y a actuellement un fort déficit en création d’emplois. Il faut trouver de nouvelles surfaces et en même temps être exigeant avec les futurs intéressés afin qu’ils apportent une valeur ajoutée à l’activité économique», déclare Patrice Borcard.

Se pose également la question de l’intégration de ces nouveaux habitants. La population est aujourd’hui composée de 35% d’étrangers représentant 114 nationalités. Par chance, Bulle a toujours soigné son identité. Pour preuve le dynamisme des sociétés locales, de la vie nocturne, de l’offre culturelle qui sont autant de «machines à intégrer».

Arrive le week-end, la foule sort pour l’apéritif, enchaîne sur un repas au restaurant, poursuit la soirée dans un bar et la termine dans un club, dont Globull, qui attire les fêtards d’autres cantons. «Ici, les gens aiment sortir», constate Eric Gobet, patron du Buro, le nouvel établissement à la mode. Et pas seulement le soir. Il décrit une journée normale dans son établissement: «Tôt le matin, c’est l’heure du café et de la lecture de la presse. Dès 10 h, arrivent les mamans avec leur poussette. Les patrons donnent leurs rendez-vous professionnels ici et à la fin d’une journée de travail, la grande tradition est de boire un verre.»

Et il y a des lieux pour tous les goûts et tous les âges. Le Buro, le Café de la Promenade ou encore Le Gruyérien, qui affiche une nouvelle identité: lounge, pizzeria, chalet.

«En fait, les Gruériens cultivent trois valeurs: le travail, le sport et la fête», poursuit Eric Gobet. Et il pourrait ajouter les traditions. Le samedi est généralement le jour des enterrements de vie de garçon. «Le Buro accueille jusqu’à dix bandes qui défilent un même samedi», raconte le patron. En automne, la Bénichon réunit tout le monde.

«Mais fréquentant quantité de manifestations, je constate que l’identité bulloise – même si on a tendance à la surjouer – est aujourd’hui blessée par le rythme de la construction. Tout change, le paysage, la population. On ne connaît plus tout le monde et ça crée une certaine insécurité. Les anciens sont déstabilisés», note le préfet Patrice Borcard. Jean-Bernard Droux a beau être actif dans l’immobilier, il se désole de voir le visage de sa ville changer: «Les gens viennent à Bulle pour sa qualité de vie mais ils participent à sa destruction», constate-t-il. Un avis que beaucoup partagent.

 

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