#LeTempsAVélo

Durant six semaines, plusieurs équipes de journalistes du Temps et d’Heidi.news se relaient pour parcourir la Suisse à vélo et raconter ses transformations. Suivez leur odyssée grâce à notre carte interactive et retrouvez leurs articles écrits au fil du chemin.

La fresque se détache en camaïeu, sur des façades bleu pétrole. Difficile de la manquer lorsqu’on chemine à pied de la gare de Bulle jusqu’à la Grand-Rue. Nombreux d’ailleurs sont les passants à s’arrêter quelques instants pour la photographier. Œuvre de l’artiste français Franck Bouroullec, auteur du colossal Chaplin des tours de Gilamont à Vevey, elle s’étire sur deux murs extérieurs du Tonnelier.

L’emblématique hôtel-restaurant a rouvert ses portes en juin dernier après une longue fermeture et une spectaculaire rénovation qui aura duré une année et demie. Les travaux ont redonné vie à cette institution bulloise, dont la première demande de patente – pour une enseigne de cabaret dans une fabrique de tonneaux – date de 1780.

Sur la peinture murale de 120 m², on voit un assemblage d’éléments: un armailli, quelques vaches – pour le clin d’œil, l’une fait des bulles –, un chariot. Ils résument la célèbre comptine gruérienne de Pauvre Jacques.

La chanson raconte l’amour impossible de Jacques Bosson, vacher sans le sou du Jaun, et de Marie-Françoise Magnin, fille d’un riche propriétaire fermier de Bulle. Déconfit, le jeune homme s’en ira à Montreuil, servir dans le domaine d’Elisabeth de France, la sœur du roi Louis XVI. Touchée par le chagrin de son serviteur, cette dernière parvint à réunir les deux amoureux, qui se marient en l’église Saint-Symphorien de Versailles le 26 mai 1789… à l’aube de la Révolution française.

Le rapport avec l’hôtel-restaurant? C’est Georges Prost, l’un des trois administrateurs d’Au Tonnelier SA, qui se fait un devoir, et un plaisir, de le conter: «Au retour de la famille à Bulle, la fille unique de Jacques et Marie-Françoise a épousé Pierre Glasson, qui est alors le propriétaire du Tonnelier. Leur fils, Nicolas Glasson, donc le petit-fils du Pauvre Jacques, deviendra une figure du canton, siégeant comme conseiller national radical au sein du premier parlement fédéral de 1848. Il sera ensuite élu aux Etats. C’était important pour nous de rappeler ce lien fort avec l’histoire de la ville.»

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Paysages de 1901 découverts

«La rénovation a été très lourde, poursuit Carlos Tenera, autre administrateur et chef cuisinier de la brasserie. Elle a été minutieuse, le bâtiment est évidemment classé.» Il relève quelques déconvenues, comme l’impossibilité d’installer un ascenseur dans la partie hôtel. La réfection a également révélé quelques belles surprises, comme la découverte de plusieurs paysages (Broc, Charmey, La Tour-de-Trême) réalisés en 1901 par le peintre piémontais Joseph Ferrero. Ils étaient cachés par plusieurs couches successives de peinture (un seul paysage, le château de Gruyères, n’avait pas été recouvert).

Cette touche italienne et Art nouveau, assez inhabituelle en pleine Gruyère, Le Tonnelier la doit à cette rénovation du tout début du XXe siècle, réalisée par une des pointures de l’architecture de l’époque, le Genevois Marc Camoletti, dessinateur entre autres des plans du Musée d’art et d’histoire de Genève. «En fait, l’architecte avait épousé la sœur du syndic de Bulle. L’élu a donc fait venir son beau-frère», sourit Serge Rossier, directeur du Musée gruérien et chef du Service des affaires culturelles de Bulle.

Serge Rossier souligne que le cas du Tonnelier n’est pas unique. C’est en effet toute une série d’établissements publics du cœur du chef-lieu gruérien qui se sont refait une jeunesse ces dernières années: La Promenade, Les Halles, l’Hôtel de Ville, le Cheval blanc ou encore Le Moderne, ancien hôtel d’architecture Belle Epoque.

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«Ces rénovations sont très réussies, elles ont su respecter l’ancien, se félicite le directeur de musée. C’est essentiel pour une commune qui se veut capitale des goûts et terroirs.» L’homme rappelle l’importance, depuis le Moyen Age, des cafés et des restaurants dans cette ville de commerce et de marchés – «Le bistrot, c’est là où l’on conclut les affaires» – et vers laquelle descendaient les montagnards des vallées environnantes, comme la Jogne ou l’Intyamon.

Bulle, une ville qui change

La ville a cependant bien changé. Ces dernières décennies, notamment grâce à la construction de l’autoroute A12, Bulle a explosé, bondissant de 10 000 habitants en 1980 à 25 000 aujourd’hui. Elle accueille désormais plusieurs multinationales. «Il y a toujours une clientèle traditionnelle», précise l’architecte bullois Yves Murith, qui a entamé il y a un mois la rénovation délicate d’un autre établissement connu de la place, La Cabriolle, anciennement le XIII-Cantons. Pour lui, cette étonnante et rapide succession de réfections, venant d’initiatives privées, tient plutôt de la coïncidence: «Ces restaurants ont longtemps été gérés par des familles de tenanciers, qui n’avaient pas forcément effectué beaucoup de travaux. Et là, plusieurs ont été mis en vente lors de la même période.»

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Reste un brin de fierté de la ville pour ses bistrots. En septembre dernier, dans le cadre des Journées européennes du patrimoine, des visites des deux rénovations récentes du Tonnelier et de La Promenade étaient organisées. La seconde est également représentative, tant les travaux «ont permis de garder l’âme du lieu», selon l’expression de Philippe Pilloud, associé de la société d’exploitation. Architecte de profession, il pointe du doigt le tour de force d’adapter ces vieux bâtiments avec les standards modernes d’hygiène: ventilation, récupérateur de graisse…

«On a finalement réussi à tout faire rentrer», rigole Philippe Pilloud. Fermé durant six mois, l’établissement typique des cafés bullois avec son enfilade de petites salles, fondé en 1853, a rouvert en juin 2019, retrouvant le lustre d’antan, grâce au parquet, aux lampes et aux boiseries d’époque. Comme un lien avec le passé, une vieille table ronde en bois, la Stammtisch du Corps de musique, installée en 1902, trône toujours au milieu de la salle à manger.