Suisse alémanique

La burqa en sursis à Saint-Gall

Après le Tessin, Saint-Gall pourrait devenir le second canton de Suisse à se doter d’une loi «anti-burqa». La population se prononce sur une interdiction de se dissimuler le visage

Une femme déambulant en burqa au bord du lac de Constance met-elle en danger l’ordre religieux? Un manifestant encagoulé sur la Marktplatz trouble-t-il la paix sociale? Ces questions se posent à Saint-Gall, à la veille d’une votation cantonale sur l’interdiction de se dissimuler le visage. En cas de oui, elles pourraient bien donner du fil à retordre aux autorités. Le nouvel article soumis au scrutin précise: «Quiconque se rend méconnaissable en se couvrant le visage dans l’espace public de façon à mettre en danger la sécurité, l’ordre religieux ou la paix sociale, est passible d’une amende.»

Débat national en vue

Saint-Gall pourrait donc devenir le deuxième canton à interdire la dissimulation du visage, après le Tessin, où plus de 65% de la population avait approuvé une telle loi en 2013. Une exception, pour l’instant. Zurich, Soleure, Schwyz, Bâle-Ville ou encore Glaris ont refusé des propositions similaires. Le débat gagnera bientôt toute la Suisse, puisque le peuple sera appelé à se prononcer sur l’initiative du comité d’Egerkingen «Oui à l’interdiction de se dissimuler le visage».

Le Conseil fédéral, qui rejette ce texte, a mis un contre-projet en consultation jusqu’au mois d’octobre. L’exécutif entend punir quiconque contraint une femme à dissimuler son visage. Il prévoit aussi une obligation de se montrer à visage découvert devant certaines autorités. L’Assemblée fédérale s’emparera du débat l’an prochain. Quant à la votation, elle n’aura sans doute pas lieu avant 2020.

Lire aussi: Le Conseil fédéral tente de désamorcer l’initiative anti-burqa

Saint-Gall n’a pas voulu attendre. En novembre 2017, le Grand Conseil a adopté de justesse cette loi portée par l’UDC et le PDC, majoritaires au sein du parlement cantonal. La décision se trouve désormais entre les mains des citoyens car les sections jeunes des Verts, du PS et des Vert’libéraux ont saisi le référendum. A quelques jours du vote se pose la question de la nécessité d’un tel article: la loi cantonale saint-galloise prévoit déjà une interdiction de «dissimuler son visage lors d’événements passibles d’une autorisation», comme des manifestations sportives. Les anti-burqa estiment pourtant qu’il faut compléter le cadre légal: l’interdiction doit s’étendre à l’ensemble de l’espace public.

Un «signal»

Mais le débat glisse en général très vite du terrain de la sécurité à celui des valeurs. Le camp bourgeois entend «donner un signal contre l’extrémisme religieux» et défend l’«effet préventif» de cette loi: selon lui, en disant oui, les Saint-Gallois signaleront au reste du monde que la burqa n’est pas la bienvenue à l’est de la Suisse.

«Les femmes qui se recouvrent d’un voile intégral font la démonstration de leur dédain pour notre mode de vie et la manière dont nous interagissons les uns avec les autres dans notre culture. Nous ne devons pas tolérer cela. Cette loi est un signal clair de notre engagement pour nos valeurs fondamentales», écrit ainsi Erwin Böhi, député UDC, dans le courrier des lecteurs du St. Galler Tagblatt. Ces propos font écho à l’argumentaire du comité d’Egerkingen: «Des hommes et des femmes libres se regardent à visage découvert quand ils se parlent», souligne le groupe, proche de l’UDC.

«Loi placebo»

A Saint-Gall, la gauche, le PLR et les Vert’libéraux s’opposent à cette «loi placebo» et dénoncent une «culture de l’interdit» qui heurte les libertés religieuses. Pour le camp du non, l’Etat n’a pas à légiférer sur les pratiques vestimentaires des individus. On s’interroge aussi sur l’application d’une telle loi: comment démontrer la dangerosité d’une burqa?

Tous s’accordent sur un fait: il est rare de croiser une femme entièrement voilée à Saint-Gall. Comme ailleurs en Suisse, il s’agit surtout de touristes du Golfe de passage. Au Tessin, où se dissimuler le visage peut valoir une amende de 100 francs, la direction de la justice a recensé 37 infractions entre 2016 et 2018, dont la grande majorité concerne des supporters de football.

Réguler le port du voile

A Saint-Gall, l’origine du débat remonte à août 2013. Une élève musulmane de 14 ans, à l’école de Sankt Margrethen, avait alors refusé d’ôter son foulard islamique en classe. La direction de l’institution avait demandé à l’adolescente de retirer son vêtement sur la base d’un règlement bannissant les couvre-chefs des salles de classe.

L’écolière, toutefois, ne portait pas un niqab, mais un hijab – un voile couvrant la tête, le cou et les épaules et laissant apparaître le visage. Mais l’affaire, qui était remontée jusqu’au Tribunal fédéral – les juges lausannois avaient désavoué les autorités scolaires, estimant que leur décision contrevenait à la liberté religieuse –, avait déclenché une série de propositions, au parlement, visant à réguler le port du voile.

Publicité