Fribourg

Des bus automatiques en mode industriel

CarPostal n’est pas la seule entreprise à tester des navettes autonomes. Les TPF ont mis en service en décembre une ligne du même type à Marly, entre la localité et le site industriel situé en contrebas qui est en pleine renaissance. Les premières expériences sont contrastées

Forum des 100, édition 2018: Réinventer la mobilité

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Les bus autonomes s’installent progressivement dans le paysage urbain et périurbain suisse. Depuis 2016, les navettes de CarPostal circulent à titre expérimental à travers les rues de la vieille ville de Sion. Et deux projets devaient démarrer le 10 décembre 2017. Les Transports publics fribourgeois (TPF) avaient annoncé leur intention de mettre à l’horaire une desserte automatisée entre le centre de Marly et le Marly Innovation Center (MIC), qui s’installe petit à petit sur le site de l’ancienne usine Ilford, en bordure de Gérine. Et la compagnie MBC (Morges-Bière-Cossonay) avait l’intention d’offrir un même service à Cossonay. Mais seul le premier de ces deux projets a démarré. MBC a reporté le sien en raison de difficultés techniques. A Marly, les navettes blanches à pois rouges et noirs circulent bel et bien. Mais pas tout à fait comme prévu, car les deux voitures rencontrent aussi des problèmes.

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L’histoire d’une improbable résurrection

La volonté d’intégrer ces minibus automatiques dans l’offre des TPF s’explique par le développement du site qu’elles desservent. Le MIC, c’est l’histoire d’une improbable résurrection. Enclenchons la marche arrière. 1960: Ciba s’installe à Marly, là où se trouvait jadis une papeterie, pour y développer ses activités dans le domaine de la photographie. 1969: après avoir acquis un premier paquet d’actions, le groupe bâlois devient propriétaire d’Ilford et commence à produire des films dans son usine fribourgeoise, qui devient un centre de recherche et développement très innovant pour les pigments, les résines et les lentilles de contact jetables. 1996: la fusion Ciba-Sandoz donne naissance à Novartis, qui cesse ses activités à Marly. L’héritage foncier et les installations d’Ilford passent dans les mains de différents groupes internationaux avant d’être repris par la Sàrl Marly Innovation Center (MIC), créée en 2013 par deux anciens dirigeants, Jean-Marc Métrailler et Paul Willems, ainsi que l’investisseur Damien Piller.

1000 à 1500 emplois et 350 logements

Le potentiel de développement est intéressant. Le MIC, c’est 370 000 mètres carrés de terrain, 72 000 mètres carrés de surfaces en location dont 7000 de laboratoires, 75 000 mètres carrés de surfaces à construire légalisées, 11 500 mètres carrés de constructions en cours dont un restaurant. Cet établissement sera à disposition de toutes les personnes travaillant sur les rives de la Gérine, quel que soit leur employeur. Le MIC compte aujourd’hui 140 entreprises locataires et 440 emplois sont recensés par l’économiste Mathieu Piller, frère de Damien et codirecteur du MIC avec Jean-Marc Métrailler. C’est moins que les 1200 de la belle époque, mais c’est aussi moins que ce que le gérant pronostique pour l’avenir: «Nous visons à terme 1000 à 1500 emplois», projette-t-il. Il y a notamment des capacités pour des activités dans le secteur de la chimie, comme l’impression 3D ou la production d’encres ou de polymères, puisque les installations avaient été construites pour cela.

Dans la zone constructible, Mathieu Piller espère voir sortir de terre un complexe de 350 logements dans un premier temps, davantage par la suite. Les premiers habitants sont espérés pour 2021, ce qui est très ambitieux. «Nous nous engageons dans une démarche de certification du futur quartier avec le label One Planet Living, en collaboration avec le WWF. Nous voulons notamment le moins de voitures en surface», souligne-t-il. C’est pour cela que des discussions ont été menées avec les TPF pour voir comment ce quartier en phase de renaissance pouvait être desservi. Le chemin d’accès reliant le centre de Marly à la zone industrielle n’étant pas adapté aux bus standards, l’idée est née d’acquérir deux navettes autonomes auprès du même constructeur que celles de CarPostal, la société lyonnaise Navya. Un véhicule a été acheté par les TPF, le second par le MIC.

Nous sommes globalement satisfaits, mais, comme nous nous y attendions, nos navettes ont beaucoup de soucis techniques

Stéphane Berney, porte-parole des TPF

La ligne 100 fait désormais partie de l’offre TPF. Et ça fonctionne bien? «Oui et non», répondent en substance Mathieu Piller et Stéphane Berney, porte-parole de l’entreprise. «Après une première période d’essai à la fin de l’été et l’automne 2017, nous avons voulu faire des tests en grandeur réelle. Nous avons inscrit cette prestation, qui prolonge notre ligne 1 à Marly, à l’horaire le 10 décembre. Nous sommes globalement satisfaits, mais, comme nous nous y attendions, nos navettes ont beaucoup de soucis techniques, ce n’est pas le top», résume Stéphane Berney. Il ne maquille pas les statistiques: les deux tiers du temps – 63,3% entre octobre et décembre, 63,9% en janvier – les véhicules doivent être pris en main par l’un des trois employés TPF qui font office de grooms à bord des cabines, d’une capacité de 15 passagers chacune. L’une après l’autre, les deux voitures ont dû repartir à Lyon pour des mises à jour logicielles. Une camionnette des TPF remplace le minibus envoyé en révision.

Le bug de la passerelle

L’un des problèmes identifiés à Marly est le franchissement d’une passerelle d’environ trois mètres de large. Les navettes perdaient le signal GPS lorsqu’elles arrivaient sous ce pont piétonnier. La mise à jour permet d’éviter cet écueil. Comme CarPostal l’a expérimenté à Sion, les capteurs sont extrêmement sensibles: une feuille, un gros flocon de neige, le déplacement d’une palette de bois située en bordure de chaussée peuvent fausser les données et stopper les véhicules. Ces erreurs de jeunesse doivent être corrigées. Les navettes circulent à une vitesse moyenne de 8,5 à 9,5 km/h avec des pointes à 18 km/h, soit moins que les 20 à 25 km/h espérés. 1014 voyageurs ont été enregistrés entre octobre et décembre et 175 en janvier. Les TPF s’abstiennent de faire des prévisions. Ils vont poursuivre les tests. «Mais ce n’est pas une solution pérenne», relativise Stéphane Berney. A terme, lorsque le quartier comptera des logements et des commerces, les navettes seront remplacées par une ligne de bus ordinaire.

L’expérimentation des bus automatisés a toutefois fait germer des idées tout près de là, dans le périmètre de la Haute Ecole d’ingénieurs et d’architectes (HEIA) de Fribourg. L’institut Rosas, acronyme de «Robust and Safe Systems Center», y a vu le jour en 2015. Ce centre de compétences en sécurité fonctionnelle et fiabilité a constaté que les navettes autonomes n’avaient pas fait l’objet d’une procédure de certification. Rosas envisage de se spécialiser dans ce domaine et a donné naissance à la spin-off CertX dans le but d’acquérir le savoir-faire en certification de véhicules autonomes (bus, drones, voire trains). «La certification permet de s’assurer que les technologies choisies sont les bonnes et correctement implémentées», précise l’ingénieur Amin Amini, responsable de la spin-off. CertX espère être accrédité officiellement dans le courant de l’année.

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