Transports publics

Les bus ne se cachent plus pour mourir

Des centaines de vieux trolleybus dorment aux alentours de différents hangars de Moudon. L’association qui les détient, RétroBus, largement soutenue par la Loterie Romande ces dernières années, est en conflit avec la municipalité broyarde, qui estime que ces véhicules ont été «accumulés sans discernement»

Lorsque vous aurez fini de lire cet article, vous pourrez ouvrir Google Maps. Tapez «Moudon» et glissez vers le sud de la ville, dans la zone industrielle de La Pussaz. Vous découvrirez alors un hangar blanc, ceinturé d’une petite centaine de bus dormant pare-chocs contre pare-chocs. De l’autre côté de la route, l’autre entrepôt est gris, mais des dizaines de géants de fer y sont également entreposés. Et, à 350 mètres plus au nord, au bord de la Broye, un troisième site affiche le même spectacle.

Cet entassement peut faire sourire. Mais, à Moudon, on n’en rigole plus. Ces centaines d’antiquités appartiennent à l’Association RétroBus Léman, aujourd’hui en conflit avec la municipalité. Cette dernière doit décider, dans les semaines à venir, comment elle entend définitivement s’en débarrasser. Cela marquera l’épilogue de cette invraisemblable histoire où la passion dévorante d’un homme pour les trolleybus se heurte à l’irritation de certains politiciens moudonnois excédés par ce qu’ils qualifient d'«épaves polluantes». Le tout financé à hauteur de centaines de milliers de francs par la Loterie Romande.

Acquisition à prix modiques

Tout a commencé en 2001, à Lausanne. Henri-David Philippe lance l’Association RétroBus Lausanne, qui va notamment prendre le relais d’une cousine genevoise déclinante, l’Association Genevoise des TrolleyBus (AGTB), fondée près de trente ans plus tôt. Victime d’une interdiction de faire circuler ses antiquités sur le réseau des TPG, cette dernière cède ses véhicules à RétroBus. «Ils avaient trouvé un dépôt aux Transports publics de Lausanne et on s’est alors tous dit «c’est formidable, nos bus vont connaître une seconde vie», racontent les anciens de l’AGBT. Quatre ans plus tard, avec la reprise des trolleys genevois, Henri-David Philippe revoit à la hausse les ambitions de son association en la rebaptisant «Association RétroBus Léman».

Petit à petit, la nouvelle entité récupère ou acquiert à prix modique d’autres bus. Un exemple: en 2014, la société neuchâteloise TransN dit lui avoir vendu un «véhicule de dégivrage» (utilisé durant les rudes hivers chaux-de-fonniers pour ôter le gel des lignes électriques) pour 462,95 francs hors taxe.

Moudon, «Terre promise»

Pour ces différentes entreprises de transport, il se révèle en effet plus économique de céder ces vieilleries à une association que de les détruire. Thévenaz-Leduc, basé à Ecublens (VD), broie des bus toute l’année grâce à ses machines. Même si tout dépend des matériaux, de la présence ou non des sièges, etc., elle estime qu’il faut «compter au moins entre 1000 et 2000 francs pour réduire un bus en copeaux».

D’autres fois, RétroBus indique avoir «trouvé [des véhicules] dans la forêt ou à la casse», à en croire un article de 24 heures publié en août 2011. Le président de RétroBus, Henri-David Philippe, s’y félicitait d’avoir «retapé un bus ayant servi de rucher pendant vingt-cinq ans».

En bref, les véhicules s’accumulent et la place vient à manquer sur les hauteurs de Lausanne. Naît alors l’idée de déménager dans la Broye. «C’était une équipe de passionnés par l’histoire de ces bus, des transports publics en général. Ils voulaient faire une sorte de musée vivant», se rappelle Gilbert Gubler, syndic de Moudon alors en poste. «Ils ne demandaient pas d’argent, on les a aidés spontanément.»

Le conseiller communal de Moudon Michel Piguet (chef de groupe PS/Les Verts) se souvient de la façon dont RétroBus a été présentée à la ville. «Cela devait amener une meilleure mise en valeur de la ville. Voire créer des emplois et générer un attrait touristique… Aujourd’hui, on se sent grugés.»

Reconnue d’utilité publique en novembre 2006 (et donc, à ce titre, exonérée d’impôts), l’association se lance dans une campagne pour réunir des fonds et acquérir une première halle moudonnoise, juste en dessous de la gare de Bressonnaz. En 2007, grâce à la générosité de la Loterie Romande qui lui verse 250 000 francs, elle commence à y entreposer ses joyaux. «Nous avions enfin trouvé notre Terre promise», se remémore Henri-David Philippe. En parallèle, elle les loue pour quelques centaines de francs par jour à des collectivités (la ville de Moudon, par exemple) ou à des privés pour l’organisation de promenades motorisées.

Une «fuite en avant»

Les années filent, les bus s’empilent. Rapidement, la halle se révèle trop étroite. En janvier 2010 déjà, Henri-David Philippe l’admettait: «Notre halle de Bressonnaz est de plus en plus occupée, avec une centaine de bus, et nous avons besoin d’un deuxième bâtiment pour pouvoir séparer les activités d’exposition et muséographiques de celles liées aux travaux d’atelier.»

Le syndic de l’époque, Gilbert Gubler, s’alarme déjà du débordement de cet enthousiasme sur la voie publique. «Ce n’était pas des illuminés, au contraire, des gens plutôt bosseurs. Mais il y a eu une fuite en avant pour avoir toujours davantage de ces épaves. J’ai fait des mises en garde, j’ai tapé sur la table, il y a eu des «oui monsieur» et des promesses, mais ces dernières n’ont pas été tenues», constate-t-il aujourd’hui.

Un rapport rédigé par RétroBus et envoyé le 23 mars 2009 à la municipalité de Moudon permet de comprendre comment l’acquisition d’un deuxième site devait régler tous les problèmes. Grâce à cette extension, «RétroBus prévoit de séparer la partie «muséographique et présentation dynamique des véhicules» de la partie «dépôt, atelier de rénovation et stockage», écrit l’association dans ce document retrouvé dans les archives communales. Enthousiaste, la municipalité soutient la vente de cette parcelle de 4568 m2 au prix de 70 francs le mètre carré.

En 2010, la Loterie Romande verse 300 000 francs pour acquérir un second site de stockage. Mais la soif de trolleys d’Henri-David Philippe se révèle intarissable et l’histoire se répète. De vieux bus débordent aussi des hangars, entraînant un nouvel avertissement des autorités et… une nouvelle sollicitation à la Loterie Romande.

En 2012, cette dernière accepte de donner encore 300 000 francs pour la construction de la halle sur la parcelle achetée à la commune. «Nous leur avons alors indiqué qu’il s’agissait du dernier versement», note Blaise Triponez, secrétaire général de la fondation d’aide sociale et culturelle du canton de Vaud – qui s’occupe de verser les bénéfices de la loterie. Pour autant, les trolleys et autres cars continuent de s’aligner aux alentours des hangars. Sans que jamais ne se concrétise l’idée d’un musée ou d’une exposition (sauf lors d’une journée portes ouvertes en 2011 ou pour l’inauguration de la troisième halle en 2012).

Dans d’autres communes également

Au total, sur cinq ans, la fondation vaudoise aura ainsi versé 850 000 francs à l’association (sur un budget annuel de 35 millions). Lorsqu’on lui demande s’il juge que cet argent a été judicieusement dépensé, Blaise Triponez balaie la question: «Nous vérifions toujours que l’argent a été utilisé comme notre conseil de fondation l’a prévu. Dans le cas présent, j’ai reçu tous les justificatifs et les factures des projets pour lesquels nous avons donné de l’argent. Les halles existent, notre rôle s’arrête là.»

Entre-temps, RétroBus a débordé des frontières moudonnoises – elle s’est étendue dans d’autres communes vaudoises comme Faoug (où elle se brouille avec un garagiste en 2018) et Yvonand. Qu’importe, elle reste à l’étroit.

Henri-David Philippe s’est déplacé jusqu’à la rédaction du Temps mercredi pour donner sa version des faits – à peu près au moment où le premier «communiqué officiel» de l’histoire de l’association était publié sur son site pour prendre position sur cette affaire. Selon lui, c’est entre 2014 et 2015 que la situation a commencé de se dégrader. «Sous l’ancienne législature, nous avions proposé la création d’une petite ligne de bus à Moudon, nous avions fait une étude de fond, comme le ferait un bureau d’ingénieurs. C’était un joli projet qui visait à redynamiser le centre-ville», certifie-t-il.

Présenté lors d’une séance du Conseil communal, le projet est vertement critiqué par un élu qui recommande plutôt de s’adresser à des entreprises professionnelles pour une telle idée. En fin de compte, le dossier retourne dans les tiroirs. «C’est très dommage, il aurait fallu avoir une approche plus scientifique qu’émotionnelle», ajoute Henri-David Philippe.

Il faudrait «fixer des limites»

Mais ce n’est de loin pas la seule explication du désamour entre la commune et l’association. «Dans le petit milieu de la préservation des bus, on discute souvent de RétroBus. Et l’on est tous d’accord que l’affaire est devenue complètement dingue, s’exclame un ancien de l’Association genevoise des Trolleybus. Henri-David Philippe récupère tout, même des trolleys à essieux qui n’ont aucun intérêt. Bien sûr qu’ils possèdent aussi des trésors, comme le premier trolleybus de Suisse, qui date de 1932, mais il faudrait fixer des limites. Par exemple ne rien conserver de ce qui est arrivé après 1970.»

Pire: dans le milieu, on craint désormais que RétroBus ne monte jamais son musée mais ne sert qu’à assouvir une passion personnelle. Ce, au détriment de la santé des habitants environnants. Selon un spécialiste qui connaît bien RétroBus, mais qui n’a pas voulu être cité nommément, les véhicules présentent de sérieux risques pour l’environnement.

«Les batteries peuvent éclater l’hiver à cause du gel et elles contiennent différents acides. Les châssis sont par ailleurs souvent recouverts d’une épaisse graisse qui coule lorsqu’il pleut. Sans compter les réservoirs d’essence et l’impossibilité pour les pompiers d’agir en cas d’incendie. Il faut d’urgence stopper cette plaisanterie. Je suis d’ailleurs étonné que l’Office vaudois de l’environnement ne soit pas encore intervenu.» Des accusations que conteste Henri-David Philippe (lire ci-dessous).

Les bus continuent de s’empiler à Moudon. Le capital sympathie de l’association, lui, s’effondre. Certains des voisins de ces hangars – avec qui Le Temps a discuté – n’apprécient guère de voir ces antiquités rouiller et polluer devant chez eux (pour les maintenir en état de marche, l’association fait régulièrement tourner les moteurs plusieurs minutes). D’ailleurs, début 2019, une pétition est lancée sur le site Avaaz.org «pour la suppression de RétroBus à Moudon». A ce jour, elle a récolté 141 signatures.

Dans le viseur, un quatrième hangar

Quoi qu’il en soit, les politiciens moudonnois veulent désormais siffler la fin de la partie. Courant 2018, la municipalité dénonce l’association à la Préfecture. Cette dernière amendera RétroBus en novembre – 1500 francs – à cause des bus stockés illicitement à l’extérieur de ses hangars. Le 11 décembre, deux élus déposent un postulat «pour réguler l’extension de RétroBus». En substance, on y lit que l’association «entasse depuis de trop nombreuses années d’anciens cars à l’état d’épaves» dans les zones industrielles et que ces «dépôts disgracieux ternissent l’image de marque de Moudon, risquent de polluer gravement la nature et occupent sans vraies raisons des zones économiques importantes».

Lire aussi: Le postulat et la réponse de la Municipalité (PDF)

Entre-temps, RétroBus a acquis un quatrième terrain à la sortie nord de la ville et dépose une demande de permis de construire pour une nouvelle halle. Pour l’association, ce nouvel espace va régler tous les problèmes: «Il s’agit de la dernière étape de notre concept muséographique», soutient Henri-David Philippe – ce qui rappelle le document envoyé à la commune en 2009. Pour Moudon, c’est la halle de trop.

Malgré une opposition collective des élus, la municipalité délivre le permis en question mais l’assortit de conditions, notamment celle qu’aucun bus ne soit stationné à l’extérieur. «Nous avons dû aller jusqu’à la préfecture pour recevoir ce permis car les délais légaux étaient échus, regrette Henri-David Philippe. A cause de ce retard, nous avons dû reporter le début des travaux et nous prévoyons désormais que le bâtiment soit terminé début 2020.»

Pas de subventions publiques

La municipalité semble penser autrement. Dans sa réponse au postulat, elle écrit: «Si le permis […] est délivré, rien ne garantit que la construction sera réalisée rapidement, d’autant [qu’un précédent permis délivré en 2016] portant sur un projet similaire n’a jamais été utilisé, ce qui a amené la municipalité à constater sa péremption.»

Car, en fin de compte, sans nouveau financement de la Loterie Romande, est-il simplement possible d’imaginer de nouveaux bâtiments? «Bien sûr, ça ne joue pas de rôle», avance Henri-David Philippe. Il ajoute néanmoins quelques minutes plus tard ne pas exclure de solliciter à nouveau l’institution, jugée comme «un soutien décisif jusqu’ici».

Il ne donne aucun détail sur le financement de son association mais précise qu’il n’a jamais reçu de subventions publiques, ce que confirment les différentes autorités (villes, canton) contactées par Le Temps. Selon nos informations, outre les cotisations des 135 membres de l’association (un chiffre inchangé depuis 2009), des entreprises comme le constructeur soleurois de bus Hess lui versent quelques milliers de francs par année.

Option radicale

En mars dernier, la commune enclenche la deuxième vitesse. Elle envoie un courrier recommandé à l’association et lui donne 60 jours pour débarrasser les centaines de bus situés à l’extérieur des hangars. La lettre n’est jamais retirée et la commune réexpédie sa décision en courrier A.

«Ils ont accumulé des bus sans discernement, résume l’actuelle syndique de Moudon, Carole Pico. Ils ont exagéré. Les gens de RétroBus aimeraient aujourd’hui qu’on les rencontre mais, maintenant, on ne peut plus trouver d’arrangement ni revenir en arrière. D’ici à fin août, nous prendrons notre décision et elle sera définitive. L’option officielle est celle d’une exécution par substitution, soit les déplacer sur un autre site aux frais de l’association.» Une alternative pourrait être envisagée: celle de la destruction pure et simple des bus en question.

Inconcevable, pour Henri-David Philippe. «Ce serait une erreur gravissime, une ignorance par rapport à ce que représente ce patrimoine industriel. Nous comptons sur la possibilité de renouer le dialogue avec Moudon. Dans l’autre cas de figure, nous ferons opposition, ce qui nous donnera peut-être l’occasion de nous faire entendre par la commune.»

«Les trolleybus vont-ils bientôt envahir Moudon? C’est en tout cas le souhait de l’association RétroBus», commençait, en 2006, un article de 24 heures. Il y a fort à parier que lorsque Google Maps mettra ses vues aériennes de Moudon à jour, ces bus auront totalement disparu. Dans un nouveau hangar ou à la ferraille.


L’homme qui porte RétroBus

Derrière RétroBus se trouve Henri-David Philippe. Ce juriste passionné de trolleybus est né en 1970 à Corcelles (NE). Enfant, il parcourait déjà son appartement à quatre pattes en clignant des yeux pour imiter les véhicules des transports publics – une anecdote qu’il raconte dans L’Impartial du 17 mars 1993. Avec son meilleur ami Laurent Maeder, à l’adolescence, il sillonne la Suisse et même l’Europe pour visiter des «villes à trolleybus».

Lire  l’archive de L’Impartial du 17.03.1993 (PDF)

Contacté, Laurent Maeder souligne être resté lié à Henri-David Philippe jusqu’au début des années 2000. «J’ai même fait partie de RétroBus au début mais j’ai rapidement pris mes distances avec l’association car j’ai compris qu’ils récoltaient tout et n’importe quoi», raconte-t-il aujourd’hui.

«Récemment, j’ai vu qu’il y avait quelques soucis dans la presse et j’ai repris contact mais Henri-David Philippe m’a assuré qu’il ne s’agissait que de fake news…» Laurent Maeder, aujourd’hui caissier de l’Association neuchâteloise des amis des tramways, dit «comprendre» l’énervement de la commune de Moudon car «il est vrai qu’une telle accumulation de vieux bus peut poser problème». Il ne souhaite cependant pas prendre position par méconnaissance du dossier dans son ensemble.

«En conflit avec personne»

Henri-David Philippe est venu mercredi presque trois heures au Temps répondre à nos questions en compagnie de deux membres de son comité. En début de rencontre, il a menacé de quitter la rédaction si l’enregistreur restait enclenché.

Henri-David Philippe habite à Lausanne et se dit très attaché à la ville de Moudon. Il a travaillé à différentes reprises dans diverses entreprises de transport public en Suisse romande. Lorsqu’on l’interroge sur le différend actuel avec la ville de Moudon, il répond «n’être en conflit avec personne». Néanmoins, il pointe un élu du doigt, Olivier Barraud (aujourd’hui vice-syndic de Moudon), qui serait à l’origine de la mise à mort du projet de ligne de bus et, aujourd’hui, des complications pour construire la quatrième halle. Une vendetta personnelle? Contacté, Olivier Barraud réfute ces accusations et précise «que les décisions concernant cette affaire sont prises par l’ensemble de la municipalité, appuyée à plusieurs reprises par le Conseil communal».

Concernant la présence des bus à l’extérieur des halles, Henri-David Philippe affirme que les membres de l’association «sont les premiers à vouloir que ces bus soient à l’intérieur». Sur les risques environnementaux, il se veut rassurant. «Il n’y en a aucun. Toutes les batteries sont débranchées et les véhicules sont parfaitement propres. Ils ne sont d’ailleurs pas empilés dans une décharge, mais parqués au millimètre près.» Le dégât d’image pour la ville? «Si vous passez près des anciennes fonderies de Moudon, vous vous rendez bien compte qu’il y a des choses qui dérangent bien plus que des bus derrière une haie de thuyas.»

Pas de chiffres exacts

Pour mener à bien son projet, il dit avoir répertorié, en Suisse, tous les véhicules qu’il entend garder – au total entre 200 et 220 – «qui représentent l’histoire des transports publics suisses entre 1930 et 2000». Avec la construction de la quatrième halle, il assure que tout rentrera dans l’ordre et que son projet initial de «mise en valeur statique et dynamique» des bus sera mené à bien. Aujourd’hui, déjà plusieurs centaines de véhicules stationnent dans et autour des hangars. Combien exactement? Henri-David Philippe a refusé d’articuler un chiffre.

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