Parmi les cinq candidats socialistes à la succession de Ruth Dreifuss, la Genevoise Liliane Maury Pasquier, 45 ans, est probablement la personnalité qui atteste du profil le plus atypique. Sage-femme de profession, elle préside actuellement le Conseil national. C'est d'ailleurs à cette fonction qu'elle a eu droit aux éloges des parlementaires quant à sa manière de diriger les débats de la Chambre du peuple. Aujourd'hui, même si elle se donne peu de chances d'accéder au Conseil fédéral, Liliane Maury Pasquier juge sa candidature nécessaire.

Le Temps: Avez-vous le sentiment que le choix du Parti socialiste genevois de proposer deux candidates au parti suisse vous dessert?

Liliane Maury Pasquier: Je ne crois pas. Cela n'empêche pas à Micheline Calmy-Rey ni à moi-même de dire pourquoi nous sommes candidates, de mener campagne à notre manière et de profiter de ces quelques semaines pour démontrer ce que nous avons réalisé afin de défendre nos candidatures respectives.

– Pensez-vous qu'il y aura forcément une Genevoise sur le ticket?

– Je pense que Micheline Calmy-Rey a beaucoup de chance d'y être.

– Cela signifie que vous croyez moins à vos chances aujourd'hui qu'il y a un mois…

– Non. J'ai toujours pensé que j'avais moins de chance, même au départ. Mais, après mûre réflexion, cela ne m'a pas empêché de faire acte de candidature. Le but est important, mais la campagne l'est aussi. Cela permet de débattre de ce que l'on peut exiger d'un membre du Conseil fédéral, en termes de compétences.

– Pensez-vous que votre parti doit présenter deux femmes?

– Il ne le doit pas au nom de la sacro-sainte nécessité d'avoir une femme. Mais tant que les femmes sont sous-représentées à des postes à responsabilité, à compétences égales, il faut donner la préférence à une femme. Dans ce cas précis, il faut donc présenter deux femmes.

– Si vous deveniez ministre de l'Intérieur, quelles seraient vos priorités?

– Les priorités sont fixées par l'agenda. Il suffit de constater le nombre de sujets en traitement soit au sein du Département de l'intérieur, soit devant le parlement. Je ne crois pas à la femme providentielle – ni d'ailleurs à l'homme. Faisons déjà ce qui est à faire. Je ne crois pas que c'est avec un programme tonitruant que l'on fait la meilleure entrée au Conseil fédéral.

– Le gros souci du Département de l'intérieur reste l'assurance maladie. Comment voyez-vous l'avenir du système de santé?

– Même si les deux éléments sont forcément liés, il est essentiel de distinguer la question des primes de celle des coûts. Pour les primes, je reste convaincue que le seul système vraiment défendable est un système qui tienne compte du revenu. En ce qui concerne les coûts, je pense que l'on peut construire quelque chose sur la base de la LAMal. Parmi les mesures possibles, je citerais la coordination de la médecine de pointe au plan national, la systématisation du médecin de famille de premier recours, la caisse unique. Pas nécessairement une caisse d'Etat, d'ailleurs: cela peut être une fondation.

– Que pensez-vous du secret bancaire?

– A l'heure actuelle, il n'est déjà pas absolu. Il est toutefois légitime que la Suisse défende ses intérêts dans les négociations avec l'Union européenne. Car ne soyons pas dupes: un certain nombre de places financières européennes sont toutes contentes d'avoir un bouc émissaire pour dévier en corner leur difficulté à trouver une solution à l'intérieur de l'UE.

– Autre thème d'actualité: l'asile. Que faire?

– Pour commencer, il faut faire campagne contre les initiatives de l'UDC en montrant qu'elles nous font prendre un chemin que l'on ne veut pas suivre. Mais même avec cela, on n'a toujours pas résolu le problème de l'asile. Tant que nous n'aurons pas une législation sur les étrangers ou sur le travail qui permette à des personnes de venir travailler en Suisse sans recourir à l'asile, il y aura toujours des gens qui utiliseront la voie de l'asile pour avoir du travail. La Suisse peut bien essayer de se faire forteresse, elle n'y arrivera jamais.

– En Suisse, nous n'avons pas de matière première. Novartis déplace son centre de recherche à Boston, car les conditions-cadres ici sont moins bonnes qu'elles l'ont été. Faut-il agir d'urgence?

– Comme dans tout mouvement de fuite des cerveaux, il faut se demander si l'on a les moyens d'éviter ces départs. Mais il y a un moment où l'on n'a précisément plus les moyens de régater. C'est pourquoi je mettrais davantage l'accent sur la formation de base.

– La répartition actuelle des dossiers liés à la recherche et à la formation entre les Départements de l'économie et de l'intérieur vous semble adéquate?

– Je trouve important que la recherche reste autant liée à la formation qu'à l'économie. C'est précisément la garantie que les règles éthiques ont au moins autant d'importance que les critères économiques. Cela dit, je pense qu'il y aurait un intérêt à une redistribution des cartes et, personnellement, je serais favorable à un Conseil fédéral à neuf membres.

– Vous faites donc de la réforme du gouvernement une priorité…

– Je pense qu'il y a une urgence. Il suffit de voir l'ensemble des dossiers qui touchent le Département de l'intérieur… Je sais que les Suisses sont très durs à l'ouvrage mais il n'y a pas un pays au monde où l'on peut imaginer autant de dossiers complexes sous la responsabilité d'une seule personne.

– La collégialité, qu'est-ce que cela signifie pour vous?

– C'est une règle du jeu. Lorsque l'on travaille en équipe et que l'on est minorisé, on la respecte. C'est un principe important pour le bon fonctionnement interne du Conseil fédéral, mais j'imagine qu'il y a un certain nombre de situations où l'on ne peut pas se taire. Mais cela doit être réservé à des situations exceptionnelles, sans quoi la confiance est rompue.

– Dans le cadre de ces règles du jeu, une conseillère fédérale socialiste a-t-elle un rôle particulier à jouer?

– Elle a probablement plus de difficulté qu'un conseiller fédéral radical à se soumettre au principe de collégialité. Je suis convaincue que les rôles sont différents dans un exécutif ou dans un législatif: lorsque l'on est minoritaire, il faut accepter, même si c'est difficile, de ne pas s'exprimer contre l'avis du collège. Sans compter qu'il y a de nombreuses occasions offertes aux membres du gouvernement en dehors des sujets chauds pour dire ce qu'ils pensent vraiment.

– Selon les derniers sondages, l'UDC semble le premier parti de Suisse. Dans la perspective des élections fédérales 2003, le fait qu'elle revendique deux sièges vous semble-t-il légitime?

– La formule magique n'est pas que mathématique. S'il y avait deux conseillers fédéraux de l'UDC qui représentent vraiment leur parti, on aurait l'occasion de voir si ce côté magique correspond aussi à la mathématique. Autrement dit, si l'UDC est «gouvernementalo-compatible».

– Par rapport aux années 1990 où l'UDC était systématiquement diabolisée, elle semble aujourd'hui plus «salonfähig», fréquentable. Est-ce pour vous un signal inquiétant ou l'UDC s'est-elle simplement institutionnalisée?

– Elle est devenue «salonfähig» du fait sans doute de ses résultats électoraux. Il n'empêche qu'elle a fait son lit sur des thèmes populistes et délicats qui restent à mes yeux problématiques pour l'image de la Suisse. Mais l'UDC a une légitimité démocratique que l'on ne peut pas évacuer.

– Vous seriez a priori d'accord de gouverner avec n'importe quel UDC?

– Dans la mesure où il est élu démocratiquement, oui.