Le cabarettiste

qui se nourrit de la polémique

Andreas Thiel écume les théâtres alémaniques avec sa satire sur le pouvoir

Le comédien bernois est connu pour ses écrits islamophobes

Andreas Thiel apparaît sur scène avec un costume blanc imprimé de fleurs mauves. Tonnerre d’applaudissements. Le comédien fait salle comble dans le petit cabaret Tabourettli de Bâle.

Avec une crête rose fluo et un verre de champagne à la main, le satiriste entame des dialogues fictifs et burlesques avec les conseillers fédéraux. A l’instar de ­Doris Leuthard qui «s’informe en lisant ses propres interviews». L’humoriste raille les subventions allouées aux énergies renouvelables dans un sketch sur les tomates hors-sol. La salle est hilare.

Le Bernois de 42 ans égrène son one-man-show sur le «Pouvoir» depuis plus de deux ans en Suisse alémanique. Il a reçu le Prix du cabaret allemand en 2013, financé par la ville de Nuremberg, qui a honoré «un libre penseur et un élégant virtuose de la langue». «Avec ses provocations acérées, il sonde les limites de tolérance de son public», a salué le jury allemand.

L’éloge ne fait pas l’unanimité. Le comédien, qui tient une chronique chaque semaine dans la Welt­woche, est régulièrement traité de satiriste d’extrême droite. Cet automne, il a écrit un virulent pamphlet islamophobe, titré «Coran, la bible de la violence», dans le magazine national-conservateur. Il n’a sélectionné que les passages les plus violents du livre saint pour affirmer que le Prophète était un assassin, un pédophile… De l’humour? «Non», réfute celui qui se targue de l’avoir lu trois fois. «C’est un livre qui appelle à la violence», reprend-il.

Nous avons rejoint l’artiste dans sa loge pendant l’entracte, devant les miroirs bordés d’ampoules. Ce n’est ni le moment ni le lieu pour un débat sur les religions.

Ce débat, il l’a eu mi-décembre sur le plateau de la SRF, face au célèbre journaliste Roger Schawinski, fondateur de plusieurs radios et télévisions alémaniques. Ce dernier lui a fait remarquer qu’il alimentait la haine et les préjugés avec son article simpliste. «Tu es un cabarettiste, pas un historien. Tu n’apportes aucune analyse nécessaire à la compréhension du Coran écrit il y a plus de 1000 ans», souligne le journaliste. «Qui es-tu pour juger les religions des autres?»

Andreas Thiel ne manque pas de mauvaise foi dans ce tête-à-tête, retournant les questions plutôt que d’y répondre. Ou feignant de ne pas se rappeler certaines de ces citations, particulièrement islamophobes. Mais il garde son calme, le ton posé et les yeux rivés sur son interlocuteur. Roger Schawinski, lui, perd progressivement les nerfs dans cette interview de 30 minutes. Il lâchera même un «Arschloch», une fois les micros coupés, mais les caméras en marche.

Le duel a mis le célèbre journaliste en difficulté, d’aucuns réclamant sa démission. Le médiateur de la SSR a reçu plus de 180 plaintes de téléspectateurs, dont 90% concernaient l’attitude de Roger Schawinski. Le polémiste, lui, a bénéficié d’un coup de pub. Au théâtre bâlois ce soir, une jeune fille nous confie: «Je suis venue le voir en spectacle car je l’ai vu à la télévision et j’ai été impressionnée par son sang-froid.»

Sur les planches du théâtre, l’homme se garde d’attaques trop frontales contre le Coran. Il se contente de piques à l’adresse de Roger Schawinski, sous les rires et les applaudissements du public. Il est certain que son article dans la Weltwoche et son apparition télévisuelle lui ont valu un coup médiatique, lucratif. Gagne-t-il bien sa vie? «Je peux vivre de la vérité, ou du rire, c’est selon les points de vue», répond le comédien, ambassadeur Land Rover.

Le satiriste joue sans cesse sur les limites, à l’instar d’un Dieudonné en France. «Le politiquement correct, c’est le manque d’humour», lâche-t-il en préambule de son spectacle. Il ajoute avec ironie: «La comédie, c’est drôle, contrairement à la satire… La comédie, c’est pour faire rire les gens sans humour.»

La satire n’a-t-elle donc pas de limites? Nous lui demandons s’il est «Charlie», en référence à l’appel qui s’est propagé après les attentats de Paris, pour défendre la liberté d’expression. «Je suis Andreas. Et vous?»

L’homme est insaisissable. Il se présente tantôt comme un anarchiste, tantôt comme un conservateur. «Je prends le contre-pied des idées de la population et du Conseil fédéral. Or, aujourd’hui, pour être un révolutionnaire, il faut être libéral», a-t-il répété lors de précédentes interviews.

L’homme à la crête rose se met perpétuellement en scène et ne s’étale guère sur sa vie privée. Il ne parle pas de sa femme. On saura seulement qu’elle est végétarienne, comme lui. Et qu’ils ont déménagé ensemble il y a cinq ans en Islande, puis en Inde il y a deux ans et demi. «Nous sommes revenus dernièrement en Suisse», précise-t-il.

Pourquoi l’Inde? «Le climat en Islande était trop froid pour ma femme.» Pourquoi l’Islande? «Le climat intellectuel à Zurich était trop froid pour moi.» Le comédien pèse chacune de ses réponses. ­Révélant devant les médias une ­facette plus crispée que celle qu’il offre à son public.

Andreas Thiel écume les théâtres depuis des décennies. Il s’est lancé dans une carrière d’artiste à la sortie de son apprentissage de dessinateur en bâtiment. Il cite Christof Stählin, chansonnier et cabarettiste allemand, comme mentor. Il a ainsi travaillé sa rhétorique après des cours d’acrobatie, d’improvisation, de chant et de danse.

Il n’a pas seulement joué en ­Allemagne et en Autriche, il s’est produit aussi sur des scènes intimistes en Italie, en Angleterre, en Chine, à Taïwan, en Thaïlande et aux Philippines. «C’était des opportunités saisies lors d’un voyage à travers le monde», glisse-t-il.

Le comédien est aussi caricaturiste, avec le même ton provocateur – il a intitulé sa dernière exposition Quand les ayatollahs boivent. Il dit se moquer de tout. Y compris des philosophies orientales, qui l’inspirent. Y compris de l’UDC, particulièrement friande de ses spectacles. Il a été invité à plusieurs rencontres du parti blochérien, mais aussi de l’ASIN. «J’ai animé des spectacles de tous les partis, sauf des extrêmes et des communistes», assure-t-il.

Est-il un prédicateur de haine? «Absurde!» balaie-t-il, feignant de tomber des nues. Et le voilà qui remonte sur scène. Dans la salle, le public, de tout âge, est repris de fous rires. Des policiers en civil veillent sur sa sécurité ainsi que sur celle du polémiste.

L’homme est insaisissable.Il se présente tantôt comme un anarchiste, tantôt comme un conservateur