Les médecins applaudissent l’idée de renforcer les soins de base et d’encourager la médecine de famille, comme prévoit de le faire l’article constitutionnel soumis au peuple le 18 mai. Mais ils ne sont pas dupes. Il en faudra bien plus pour éviter la pénurie qui menace et se fait déjà ressentir dans certaines régions.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Une enquête réalisée en 2012 par l’Observatoire de la santé (Obsan) indique que 14% des médecins de premier recours n’acceptent plus de nouveaux patients. Une autre étude révèle que 35% des patients ayant recours à un service d’urgences à Berne n’ont pas de médecin de famille.

Et la situation va en empirant. En 2011, près de la moitié des médecins de premier recours avaient plus de 55 ans. Toujours selon l’Obsan, d’ici à 2030, 10 millions de consultations en médecine de famille pourraient ne plus être couvertes, ce qui représente 1800 équivalents plein-temps.

Ces dernières années, la Suisse n’a pas formé suffisamment de médecins pour compenser les départs à la retraite mais également les temps partiels découlant notamment de la féminisation de la profession, la croissance de la population et son vieillissement. Et les étudiants boudent la médecine de famille.

«Je peux comprendre ce manque d’intérêt, explique Jean-Daniel Schumacher, président de la Société de médecine du canton de Fribourg. Les jeunes ne veulent plus sacrifier leur vie sociale. Or, la charge de travail d’un médecin de famille est énorme. Il doit effectuer des gardes, a beaucoup de responsabilités, ses tâches sont toujours plus complexes et il est moins payé qu’un spécialiste.»

Outre la votation de mai qui propose d’inscrire dans la Constitution l’importance de la médecine de base, la Confédération et les cantons ont également adopté un «master plan» mettant notamment l’accent sur la formation et la recherche. La tarification devrait aussi prochainement être adaptée à la hausse pour les médecins de premier recours afin d’encourager les jeunes dans cette voie. Selon une recommandation de l’OCDE, un système de santé centré sur la médecine de famille devrait disposer d’un médecin de famille pour 1000 habitants. En 2010, la Suisse en comptait 0,56 pour 1000 habitants.

Toutes disciplines confondues, le canton de Fribourg a la plus faible densité médicale de Suisse romande dans le secteur ambulatoire. Il dispose de 1,3 médecin pour 1000 habitants, contre 3,6 à Genève. Et Jean-Daniel Schumacher a sa petite idée sur les raisons de cette situation: selon lui, un médecin fribourgeois travaille 15 à 20% de plus que s’il était dans un autre canton, soit une journée supplémentaire en plus, alors que la valeur du point Tarmed y est moins élevée qu’ailleurs. «Même s’ils choisissent la médecine de premier recours, les jeunes médecins s’installent de préférence dans des régions où une densité médicale plus élevée permet une meilleure répartition de la charge», constate-t-il. Raison pour laquelle il estime que tous les projets en cours n’y suffiront pas. Les mesures devraient être différenciées selon les régions et découler d’une véritable planification médicale, estime-t-il. Et il est amer.

«Cela fait longtemps qu’on tire la sonnette d’alarme. Cette situation pouvait être anticipée. Dans le canton de Fribourg, la Société de médecine a fait des propositions, notamment pour rationaliser les systèmes de garde en collaboration avec les hôpitaux. Nous n’avons pas été écoutés. Maintenant, le mal est fait. La pénurie est une réalité et les patients s’y sont habitués. Ils sont allés voir ailleurs. Les Singinois vont à Berne, les Broyards à Payerne, les Veveysans à Lausanne.»

Une des solutions se trouve probablement à la Zelgstrasse 25, à Tavel, chef-lieu de la Singine. Comme beaucoup de ses confrères, Jean-Daniel Schumacher y a installé un cabinet de groupe. «Une concentration de cerveaux», résume-t-il, avec cinq médecins sous un même toit, dont son épouse, spécialiste en rhumatologie. «Nous avons construit l’immeuble et investi dans des installations très modernes, dotées d’un système informatique à la pointe. Le médecin généraliste deviendra toujours plus un chef d’équipe, un coordinateur des soins. Ce modèle correspond davantage à ce que la relève recherche dans ce métier.»

Remo Osterwalder, président de la Société médicale du canton du Jura, est cardiologue mais il a suivi le même chemin: il a créé un cabinet de groupe à Delémont. «Il faut s’adapter et arrêter de gémir. Les médecins qui cherchent un successeur ne peuvent pas exiger des plus jeunes qu’ils reprennent leur cabinet. La nouvelle génération cherche autre chose, elle renouvelle la profession, s’installe là où elle veut, sachant que les patients sont également plus mobiles. Un village, un médecin: c’est fini. La population comprend très bien cette évolution. Il n’y a que les politiciens qui cultivent encore cette vision nostalgique de la profession.»

Installé à Chavornay (VD), le Dr Pierre de Vevey est conscient que le cabinet de groupe est l’avenir de la profession. «Les jeunes aiment travailler en équipe, constate-t-il. De plus, un médecin qui s’installe seul aura beaucoup de peine à tourner et plus encore s’il veut travailler à temps partiel.» Mais il met en garde: «Le balancier ne doit pas aller à l’excès dans l’autre sens. Les trop grands cabinets comportent aussi des risques, notamment de mésentente ­entre partenaires. On remarque également que d’autres acteurs économiques se mettent à investir dans cette formule, les assurances par exemple. Les jeunes médecins doivent veiller à ne pas se laisser séduire par des propositions qui semblent alléchantes à première vue mais qui peuvent se traduire par des exigences de rentabilité. Les médecins doivent conserver leur liberté thérapeutique.» Un autre défi.