«Un petit Monaco.» Directeur de sa prestigieuse école de commerce, Jean-Pierre Graber décrit avec lyrisme la situation géopolitique de La Neuveville, à mi-distance de Bienne et Neuchâtel. Le bourg médiéval, devenu bernois en 1815 et qui compte 3500 habitants, regarde davantage vers le sud que vers le Jura bernois, auquel il est politiquement attaché.

La frontière du Chasseral

Le Chasseral constitue une barrière physique et psychologique. Toutefois, par solidarité régionale et par calcul politicien, une majorité des 24 membres du Conseil du Jura bernois, élus le 9 avril, devrait décider, ce mercredi, d'implanter le secrétariat de la nouvelle institution au bord du lac de Bienne.

«Il n'y a que des frontières à La Neuveville, constate Jean-Pierre Graber. Linguistiques avec le Seeland, naturelles avec le lac et le Chasseral, politiques avec le canton de Neuchâtel. Nous sommes en autarcie politique, ce qui n'empêche pas les Neuvevillois d'avoir de l'ouverture d'esprit.»

Tout différencie le Neuvevillois du Jurassien bernois, «dont l'horizon bute contre les montagnes qui délimitent les vallées», poursuit Jean-Pierre Graber. Rien à voir avec le col bleu calviniste et bûcheur. «Son standing est plus élevé, on est plutôt bourgeois de centre gauche, vin blanc et filets de perches», sourit le directeur d'une école qui abrite de nombreux étudiants alémaniques venus apprendre le français, dont certains sont devenus célèbres, comme Adolf Ogi.

Malgré son charme et son «esprit de Jean-Jacques Rousseau», qui a séjourné sur l'île Saint-Pierre voisine, La Neuveville est dépouillée de sa substance politique. Depuis une décennie, elle a perdu son tribunal, des administrations, elle n'a plus de conseiller d'Etat depuis le retrait de Mario Annoni le 31 mai, et elle sera privée de sa préfecture lorsque Berne aura terminé sa réforme administrative. «Le citoyen lambda ne s'en soucie guère», tempère l'ancien maire Jacques Hirt lorsqu'on lui demande si La Neuveville a le blues. «Mario Annoni fait la fierté des Neuvevillois, mais il n'a rien fait de particulier pour sa ville, et c'était raisonnable.»

Un district, cinq communes

Chef-lieu du plus petit des 26 districts bernois (6000 habitants, avec quatre autres communes éparpillées sur les contreforts du Chasseral), La Neuveville fait les frais de son éloignement. Elle se demande ce qui la relie encore au Jura bernois. «Il faut moins de temps pour aller à Ouchy qu'à Perrefitte, à la porte de Moutier», note Jean-Pierre Graber. «Si j'étais encore maire, je dirais aux élus du Jura bernois: attention à ne pas éloigner encore un peu plus La Neuveville», avertit Jacques Hirt.

Emmenés par le maire de Diesse, Francis Membrez, les élus régionaux ont revendiqué le siège du nouveau Conseil du Jura bernois. Ce soir, le Conseil, qui tient sa séance inaugurale, devrait choisir La Neuveville pour y installer son secrétariat (1,5 poste). Par solidarité régionale, par souci d'unité du Jura bernois (Courtelary abritera la préfecture et Moutier les institutions interjurassiennes), mais aussi par calcul.

En acceptant le départ de sa ville de l'actuel secrétaire du conseil régional, le maire de Moutier, Maxime Zuber, joue les «bons princes», mais se fait surtout un allié dans le rapprochement interjurassien.

Composée des huit élus autonomistes, des Neuvevillois ou de quelques socialistes, une majorité du Conseil du Jura bernois devrait ainsi préférer La Neuveville à Bévilard, autre localité pressentie et mieux centrée. «Mais Paris n'est pas le centre de la France», a déclaré Mario Annoni pour persuader les hésitants.

Et le site de Bévilard est défendu par le radical Jean-Pierre Rérat, qui espère louer des locaux libres, voisins des bureaux de la Chambre d'économie publique dont il est coprésident. L'amalgame fait bondir. Le Conseil du Jura bernois commence son activité par une polémique.