Pour accepter de présider Santésuisse, «il faut être kamikaze». Le libéral-radical Claude Ruey quittera la présidence du lobby des assureurs maladie le 31 décembre. Pour Le Temps, l’ancien conseiller national s’exprime sur la mauvaise image de la branche, sa vision de la santé et la création d’un groupe dissident, l’Alliance des assureurs maladie suisses, un événement qu’il juge «idiot».

Le Temps: Pourquoi Santésuisse a eu autant de peine à vous trouver un successeur?

Claude Ruey: Aujourd’hui, l’image des assureurs est mauvaise. Ils sont constamment diffamés dans les médias. Dès lors, il n’est pas très porteur de devenir président de Santésuisse. Pour accepter la tâche, il faut être kamikaze ou Winkelried. Et pourtant, se battre pour un système de santé fondé sur le libre choix, la responsabilité et une concurrence régulée – les seuls moyens de permettre des soins de qualité pour tous, là où l’étatisme conduit à l’impasse –, c’est aussi ce qui rend la fonction passionnante.

L’image des caisses maladie est effectivement bien plus mauvaise, auprès de l’opinion, que celle des hôpitaux, des médecins ou de l’industrie pharmaceutique. Pourquoi?

C’est cyclique. Jadis, on accusait les médecins d’être responsables de la facture. Aujourd’hui, on accuse les assureurs, qui sont pourtant le trésorier-payeur. Le fait de refacturer à l’assuré et de contrôler les prestataires de soin en fait les méchants. Cela dit, les caisses n’ont pas toujours été habiles dans leur communication, elles n’ont pas toujours conscience d’être dans une assurance sociale. Certains assureurs se fient à leurs enquêtes de satisfaction internes, sans se rendre compte que l’assuré lambda est surchargé de primes, liées à la hausse constante des dépenses de santé.

Vous avez annoncé votre intention de quitter Santésuisse lors d’une séance houleuse du conseil d’administration…

Cette séance du mois d’avril 2011 n’était pas houleuse. Certaines décisions m’ont semblé relever d’une mauvaise gouvernance, ce qui ne correspondait plus à mon éthique. Santésuisse a mis en place, avant mon arrivée, une stratégie consistant à externaliser certaines tâches et à les rendre payantes. Or les assureurs ont eu de la peine à assumer cette décision, qui induisait davantage de concurrence entre eux.

Les gros assureurs ont eu l’impression de payer pour les petits…

Le paysage des assureurs est en pleine évolution. Il y avait mille assureurs il y a vingt ans. Ils sont une soixantaine aujourd’hui – dont huit ou neuf grands groupes. Dans une association de ce type, certains veulent manger les autres… qui ne veulent pas se laisser manger. Nous ne sommes pas au bout d’une restructuration.

A l’interne, on vous a reproché de céder trop facilement aux compromis…

C’est risible! Difficile de trouver plus libéral que moi dans ce domaine. J’ai toujours défendu la branche avec fermeté. Cette critique s’adresse sans doute à la direction sortante de Santésuisse [ndlr: Stefan Kaufmann, qui rejoindra la caisse EGK au printemps].

Pour l’OCDE et l’OMS, le système de santé suisse est très bon, mais trop cher.

Deux thèses s’affrontent. On ne doit pas les opposer. Selon la première, notre système de santé est trop cher et trop peu efficient. C’est juste: on a longtemps été dans un vaste atelier protégé, il n’y a pas assez de transparence en général, au niveau des prestations comme des organisations hospitalières. Je suis convaincu que l’efficience peut être augmentée sans nuire à la qualité, par exemple en améliorant les procédures. Deuxième point: nous n’avons pas seulement un problème de coût, mais aussi de financement. Une partie est prise en charge par les impôts, mais pas assez. Le financement de l’ambulatoire et du stationnaire hospitalier devrait être homogène [ndlr: aujourd’hui, les traitements qui n’impliquent pas de passer une nuit à l’hôpital sont entièrement à charge de l’assurance de base, tandis que les pouvoirs publics participent aux séjours en stationnaire].

On votera vraisemblablement sur la réforme visant à généraliser les réseaux de soins. Défendez-vous ce projet contre lequel la gauche et les médecins ont lancé le référendum?

Je le défends. Cette loi permettra d’améliorer les choses. Aujourd’hui, on trouve de «faux» réseaux, qui proposent aux assurés d’effectuer leur choix parmi une liste de médecins, sans réelle coordination. Les opposants à cette réforme annoncent la fin du libre choix du médecin. C’est une fantaisie. Ces réseaux offrent un large choix et ceux qui refusent malgré tout d’en faire partie paieront au maximum 300 francs de plus par an.

Que vous inspire la nouvelle Alliance des assureurs maladie suisse (AAMS), fondée l’été dernier par Helsana, le Groupe Mutuel et Sanitas?

Cette alliance est curieuse. Ces assureurs ne partagent pas toujours la même vision. Et je ne vois pas la différence qui existe entre les buts de l’AAMS et ceux de Santésuisse…

En termes d’image?

C’est idiot. Au lieu de gérer les conflits à l’interne, on les a externalisés. Cela dit, Santésuisse n’est pas la seule à connaître des difficultés internes. La Fédération des médecins suisses (FMH) est en proie à des divisions entre les médecins de famille et les spécialistes ou les chirurgiens, par exemple. Et la faîtière des hôpitaux H + est aussi confrontée à des dissensions.

Selon l’AAMS, le financement actuel de l’assurance-maladie fait peser une trop grosse charge sur les jeunes…

Santésuisse l’avait déjà dit en 2006. Il n’y a pas besoin de créer une association pour le redire. Les statistiques de la Confédération montrent effectivement que les retraités ont une situation financière meilleure que les actifs. Il faut creuser cette question.

Est-ce que l’initiative pour une caisse unique vous fait peur?

Non. Mais je la prends au sérieux. Les assureurs doivent expliquer leur rôle – et d’où viennent les dépenses – à la population. Ce qui implique de sortir de la logique des émissions unilatérales de la télévision d’Etat [ndlr: Claude Ruey fait référence au Temps présent du 24 novembre, qui imputait au lobbyisme des caisses le refus du peuple, à plus de 70%, de la caisse unique en 2007]. Si vous changez le trésorier-payeur, cela ne va pas changer la facture.

Quid des frais administratifs?

Ils sont moins chers que dans les monopoles! Sur un franc de dépenses, ils représentent cinq centimes. Ils sont moins élevés que ceux de la Sécurité sociale en France ou de la Suva en Suisse.

Craignez-vous que Didier Burkhalter ne soit pas réélu, qu’il change de département?

Il sera réélu. Mais je serais déçu s’il changeait de département. Il a très bien emmanché le problème, il a réussi à sortir des blocages et il évite les provocations inutiles.

«Certains assureurs se fient à leurs enquêtes internes, sans voir que l’assuré lambda est surchargé de primes»