Les caisses de pension suisses disposent de liquidités importantes. Ces centaines de milliards – 800, selon l’Office fédéral des assurances sociales – pourraient financer les infrastructures dont ont besoin le pays et le canton de Vaud en particulier. Le socialiste Pierre-Yves Maillard, futur président d’un gouvernement à majorité de gauche, est prêt à lancer le débat (LT du 02.05.2012).

L’idée suscite un certain scepticisme, sans aller toutefois jusqu’au rejet pur et simple. Les exigences des instituts de prévoyance semblent peu compatibles avec la réalisation des grands ouvrages publics. Les rendements, les retours sur investissements recherchés par les caisses d’un côté, l’impact sur les usagers des équipements de l’autre, condamnent, à première vue, cette forme de partenariat privé-public.

Besoins identifiés

Pour rattraper son «retard», Vaud va multiplier les grands chantiers de manière à accompagner la croissance démographique et économique hors norme du canton. Les besoins ont été identifiés. Entre rail, transports publics, routes, énergie, sans oublier la santé ou la formation, les projets ont été répertoriés. Les montants se comptent en milliards de francs. Certains disposent déjà des ressources nécessaires. D’autres sont en phase d’élaboration. Sans entrer dans le détail, Confédération, cantons et communes devront passer à la caisse. Des députés vaudois socialistes, Verts et libéraux-radicaux somment d’ailleurs l’exécutif de tripler à l’avenir ses engagements annuels de 300 millions de francs.

Or, face au volume des investissements requis, on commence à explorer des pistes inédites de financement. Les partenariats privé-public dessinent de nouvelles perspectives. Dans ce cadre, des responsables politiques évoquent le recours au deuxième pilier. A l’image du Vaudois Pierre-Yves Maillard. L’idée consisterait à créer des fonds ouverts aux caisses de pension, tout en évitant la privatisation totale des secteurs concernés.

Les infrastructures représenteraient pour les caisses des occasions de diversifier durablement leurs portefeuilles. Face au marché des obligations actuellement anémique, aux placements en actions trop risqués et à la cherté de l’immobilier, les équipements publics pourraient offrir des «options intéressantes», note Claude Richard, directeur général des Retraites Populaires à Lausanne. «Il y a un intérêt évident à disposer de revenus stables durant une période d’incertitude financière», renchérit Patrick Eperon, du Centre patronal.

Pourtant, la branche néglige cette possibilité, alors que le cadre légal, pour sa part, ne ferme pas la porte. En effet, l’ordonnance sur la prévoyance professionnelle prévoit, à côté des débouchés traditionnels, jusqu’à 15% de placements dits «alternatifs», donc ouverts aux infrastructures, signale Jérôme Cosandey, d’Avenir Suisse.

Beaucoup d’inconnues

En réalité, les rendements improbables ou peu performants retiennent les institutions de prévoyance. Jérôme Cosandey s’interroge sur la façon de juger la viabilité d’un projet. Comment évaluer sa rentabilité? Quand espérer un retour? Comment maîtriser la variable temps? Bref, les questions fusent.

Patrick Eperon, un rien provocateur: «Si le rail dégageait des recettes, il y a longtemps que la caisse du Centre patronal aurait envisagé des investissements.» Le deuxième pilier doit respecter un taux minimal de rentabilité de 4%. Personne ne voit très bien quel secteur des infrastructures pourrait le lui assurer. Ou alors «sur le très long terme, à trente ans», suggère Claude Richard. Et en augmentant prix et tarifs pour les usagers et les consommateurs, voire en introduisant des péages pour les routes, indique Patrick Eperon.

Pierre-Yves Maillard ne se cache pas la difficulté. Toutefois, le ministre socialiste est convaincu que, si toute politique d’investissement gonfle la facture pour le citoyen ou la collectivité, «la pénurie d’énergie ou l’engorgement des infrastructures auraient un coût bien supérieur».

Pour l’heure, l’emprunt bancaire reste la meilleure solution, concluent nos interlocuteurs. «Les taux sont tellement bon marché qu’ils rendent inutiles des montages compliqués», analyse Patrick Eperon. Ce qui n’empêche pas les Retraites Populaires de «mener des discussions exploiratoires» en toute discrétion autour de projets d’investissements dans les infra­structures.