«C'est ridicule de procéder comme cela. Je vais immédiatement en parler à l'Office fédéral de la santé publique (OFSP). On ne peut pas se baser sur un découpage politique pour classer une région à fort risque de méningite.»

Georges Dupuis, médecin cantonal valaisan, est irrité. Avisé par Le Temps que la région de Loèche se situe en troisième position critique dans le domaine de la méningite, derrière Albula (GR) et la Gruyère, qui met en place des mesures de vaccination générale des enfants et adolescents (Le Temps d'hier), il conteste la manière de l'OFSP d'établir la carte des risques.

L'une de ces cartes, qui reporte les cas déclarés durant une année, distingue, en vert, trois zones critiques, dont la Gruyère et Loèche. Or cette délimitation géographique correspond aux districts politiques. L'OFSP, en s'inspirant d'une méthode américaine éprouvée, extrapole le nombre de cas à une population de 100 000 habitants. Dans ces conditions, le district de Zurich, à très forte population, a très peu de chances d'atteindre la cote d'alerte, contrairement à des districts ruraux peu peuplés. «Celui de Loèche comprend 9000 habitants. Les trois cas déclarés en l'an 2000 l'ont été à 24 semaines d'intervalle et sont de nature différente qu'en Gruyère puisqu'il s'agit de méningocoques B, pour lesquels il n'existe pas de possibilité de vaccination», souligne Georges Dupuis.

Les normes internationales fixent deux seuils d'alerte, l'un à partir de 10 cas en trois mois pour 100 000 habitants, l'autre étant celui de l'épidémie, dès 15 cas en une semaine pour 100 000 habitants. «Le Valais, avec 12 cas en un an, en majorité de type B, sur 270 000 habitants, n'est pas une région touchée. Pour obtenir des données fiables avant de déclencher des campagnes de vaccination, il faudrait découper le canton en trois régions et ne pas tenir compte des méningocoques B», estime le médecin cantonal. Il admet cependant que la situation de la Gruyère, avec la multiplication récente des infections de type C (sept en deux mois), peut justifier les mesures de vaccination décrétées par les autorités.

Reste que l'extrapolation des données statistiques, mise en place par l'OFSP, peut aboutir à des décisions disproportionnées. La Gruyère compte moins de 40 000 habitants et a enregistré, en un an, 11 cas d'infections confirmées, selon l'OFSP. C'est relativement peu, si on compare ces chiffres à ceux donnés par Georges Demierre, médecin cantonal fribourgeois qui cite 25 infections B et C en un an dans le canton pour justifier la campagne de vaccination.

Critiquée par certains médecins cantonaux, la campagne de vaccination décrétée en Gruyère repose aussi sur des critères psychologiques. Le décès fulgurant d'une adolescente de quinze ans, en février 2000 à Bulle, a marqué la population, qui s'est estimée mal protégée. Un fonctionnaire de l'OFSP admet que la Confédération «n'a jamais incité les autorités à vacciner». Il constate que les autorités locales politiques et sanitaires faisaient preuve d'anxiété depuis six mois et «observaient les statistiques en relayant les craintes de la population».

Cette politique sanitaire tranche par exemple avec celle du canton de Lucerne. Confrontées, en l'an 2000, à une multiplication par cinq des cas de méningite sur une période de deux ans, les autorités lucernoises n'ont pas bougé le petit doigt. En partie parce que sept cas n'ont pas pu être analysés à cause de la destruction prématurée des souches de méningocoques.

Reste que la progression des infections en Suisse est sensible. Elles ont doublé entre 1998 et 2000 pour atteindre le nombre de 180. Les scientifiques n'ont pas d'explication convaincante à fournir à cette tendance. Certains estiment que les agents infectieux sont plus résistants, d'autres que les défenses immunitaires des individus s'affaiblissent, de manière générale, ou plus particulièrement en raison des températures hivernales. Les chercheurs butent également depuis des années sur un os: l'impossibilité de mettre au point un vaccin efficace contre les méningocoques de type B. A quoi s'ajoute l'absence de vaccination préventive ciblée pour les infections de type A et C, puisqu'aucun médecin ne peut détecter qui est prédisposé à développer une méningite.