Manifestations

«Les calottes sont cuites», ou comment le slogan vient aux jeunes

Comment ne pas s’émerveiller de l’inventivité formidable des slogans brandis lors des manifestations pour le climat? Entretien avec le sociolinguiste Pascal Singy

«Y a l’feu au lac»… «On est plus chaud, chaud, chaud que le climat»… «Il n’y a pas de planète B»… «Arrête de niquer ma mer»… Au-delà de l’inquiétude réelle que les manifestations pour le climat révèlent, leurs slogans mettent aussi en lumière l’entrée fracassante de nouvelles générations dans la vie politique, où elles ont bien l’intention de se faire entendre, en passant par une parole claire, libre et décomplexée, comme l’était celle de Mai 1968, ou celle des manifestations contre la guerre au Vietnam dans les années 1970 aux Etats-Unis. Le mot «slogan» vient du gaélique et désignait le cri de guerre d’un clan: le slogan doit être percutant et efficace, il doit changer le cours des choses en mobilisant. Eclairage de Pascal Singy, sociolinguiste à l’Université de Lausanne.

Lire l'article lié: Tout évolue, mais pas la rue: pourquoi battre le pavé reste la clé de la mobilisation citoyenne

Le Temps: Comment fonctionne un bon slogan?

Pascal Singy: Le slogan doit focaliser l’attention en étonnant, en heurtant. Il ne doit pas être trop long, il peut être poétique, ludique avec des jeux de mots, des assonances; il fonctionne par connivences multiples. Le slogan est toujours très construit et travaillé, loin de la spontanéité: il suffit de penser aux slogans qui perdurent dans le temps tels «CRS SS», ou encore «Sous les pavés, la plage»… La force rhétorique du slogan fait que les politiques le pratiquent aussi, avec plus ou moins de réussite – pensons au détournement opéré par Emmanuel Macron avec son «Make our planet great again», à partir du slogan de campagne mondialement répandu de Donald Trump. En plus de son à-propos en regard d’un contexte donné, le slogan a une forte fonction identitaire et interpellatoire. Sa fonction discriminante est importante, qui dissocie «Eux» et «Nous». De ce fait, et par contraste, le slogan renforce la cohésion d’un groupe. Il a également un rôle en quelque sorte cathartique et libératoire: crier en groupe des slogans peut faire baisser la tension. Enfin, on fait passer un message: ainsi, parler, c’est déjà agir.

La créativité des slogans des jeunes pour le climat, leur grande maîtrise de la langue sont-elles un premier pas vers une appropriation de la parole politique?

Il faut faire attention aux mots. Qui écrit ces slogans, est-ce «La» jeunesse ou «Une» jeunesse? «La jeunesse n’est qu’un mot», disait Pierre Bourdieu… Les jeunes ne sont pas une catégorie homogène. A cet égard, concevoir sans précaution la jeunesse en la situant avant l’entrée dans le monde des adultes, c’est oublier que l’Organisation internationale du travail évalue à plusieurs dizaines de millions le nombre d’enfants de moins de 15 ans déjà sur le marché du travail. En vérité, tout indique que celles et ceux qui énoncent ces slogans sont des personnes éduquées, qui savent jouer avec les mots et leur ordonnancement plus ou moins sophistiqué en vue d’exercer un effet sur un auditoire visé. Cela présuppose une bonne maîtrise de la langue, qui n’est pas donnée à tout le monde. Ce qui pose la question de la légitimité de celui qui énonce le slogan: qui inventait les slogans de Mai 68, si ce n’est des étudiants à la Sorbonne? Et aujourd’hui, y a-t-il des jeunes migrants dans les cortèges des jeunes? Y a-t-il des apprentis? Si ce n’est pas le cas, pourquoi n’y sont-ils pas? Poser de telles questions est essentiel. Je le répète: il ne faut pas réifier cette catégorie, on ne parle pas DES jeunes, mais DE jeunes.

Les contestataires et les agitateurs des réseaux sociaux et du monde virtuel se retrouvent le plus classiquement du monde dans la rue. Les modes de contestation n’ont-ils pas changé?

Plutôt que de se poser la question d’un changement lié aux transformations numériques de la société contemporaine, on peut voir dans ce phénomène les capacités d’amplification que permettent de nouveaux dispositifs de communication, notamment en termes de mises en réseau d’acteurs sociaux partageant les mêmes préoccupations. Ceux-ci se rassemblent, se synchronisent, débattent, etc., dans des espaces numériques, comme Facebook, où des slogans peuvent émerger, puis circuler. Cette vie numérique ne se dissocie pas des modes classiques de contestation que l’on observe dans les rues. Au contraire, on peut penser qu’elle favorise un sentiment de communauté au travers de l’expression de messages préalablement partagés. Ceux-ci seront ensuite scandés à l’unisson à l’occasion de manifestations où les participants vivent, cette fois-ci, physiquement, par un effet de proximité, le fait d’appartenir à une «même» communauté de destin.

Revoir notre galerie photo: Climat: manifestations d'hier et d'aujourd'hui

Publicité