Benedetto da Piglio est un miraculé de l’Histoire. Enfermé huit mois dans la Tour des prisons de Neuchâtel entre avril et novembre 1415, cet humaniste italien né dans la région de Rome a trouvé un peu de réconfort en écrivant un ensemble de textes remarquables. Conservé à la Bibliothèque de Vienne, en Autriche, l’unique exemplaire de son manuscrit a été étudié au XIXe siècle mais sans jamais être publié. Une lacune comblée par l’historien italien Marco Petoletti, qui sera présent ce samedi à Neuchâtel* pour retracer ce destin extraordinaire. Et livrer, pour l’occasion, un regard inédit sur la Tour des prisons, la ville et ses habitants au Moyen Age.

Marco Petoletti s’est spécialisé dans l’étude de l’humanisme italien, mouvement né sous l’impulsion du poète Pétrarque (1304-1374), qui a remis au goût du jour les textes antiques et l’amour des lettres. Il a été touché par la trajectoire de Benedetto da Piglio, petit lettré qui écrit en vers dans un latin antique, sur le modèle des Tristia d’Ovide, le poète de l’exil. Avec, en toile de fond, un contexte historique passionnant: l’humaniste romain est arrêté par les milices du comte de Neuchâtel Conrad en compagnie du cardinal Pierre Stefaneschi. Celui-ci avait fui quelques jours plus tôt le concile de Constance où son favori, le pape Jean XXIII, un ancien pirate à la réputation sulfureuse, avait été contraint d’abdiquer par l’empereur Sigismond Ier. Un épisode qui marque la fin du grand schisme d’Occident.

Dans son Libellus penarum, Benedetto raconte la course échevelée de la petite troupe «à travers des monts couverts de neige et des vallées pleines d’eau». Les fuyards sont arrêtés le 5 avril 1415 dans des circonstances non précisées puis amenés à Neuchâtel. «Quand j’ai été conduit, ou mieux traîné, dans ce lieu, j’ai eu beaucoup de domestiques à mon service. L’un vola mon chapeau, l’autre mes vêtements, un autre encore mes chaussures […]. L’obscénité du fait m’empêche d’en parler, mais, du moment qu’il s’agit d’une chose exceptionnelle, je ne peux pas me taire. Un de ceux qui nous fouillaient se mit à chercher de l’or et de l’argent dans l’anus de l’un de mes compagnons. O dieux des mœurs! […] On n’aurait pas dû toucher à ce lieu. Mais en terre barbare, on laisse agir ainsi.»

Le 6 avril, le cardinal Stefaneschi est relâché par le comte de Neuchâtel. Benedetto réalise que son seigneur a obtenu cette faveur contre la promesse de verser une rançon pour faire libérer ses compagnons. Cet engagement, qui ne sera jamais tenu, va nourrir la colère de Benedetto. Libellus penarum n’est ainsi pas seulement un récit sur sa captivité, mais aussi un «J’accuse» qui accable Pierre Stefaneschi et son avidité.

Benedetto et deux de ses compagnons d’infortune sont enfermés à Neuchâtel – les cinq autres détenus seront très vite transférés dans une autre prison «au-delà du lac». La description précise des lieux permet de reconnaître la Tour des prisons, édifice érigé au Xe siècle à l’extrême ouest de la ville. «C’est une construction d’une hauteur considérable, d’environ soixante coudées (30 mètres). Là il y a une porte qui grince en s’ouvrant avec ses gonds de fer. Le bruit blesse les oreilles de tous les habitants de Neuchâtel. A l’intérieur, il y a trois paliers de bois; un trou dans le premier permet de descendre dans le fond de la tour par un escalier de 18 marches. […] Au sommet, il y a un toit de pierre.»

Habitué à un certain confort, Benedetto souligne la dureté de ses conditions de détention. «Nous demeurions dans le sous-sol puant, obscur, humide, plein de miasmes quatre ou cinq jours d’affilée, jour et nuit. La table et la litière qui nous tenait lieu de plumes étaient juste à côté des latrines. Nous nous efforcions de tromper le lent défilement des jours et des nuits tantôt en échangeant des propos gais, tantôt en chantant ou en plaisantant, en dansant ou en racontant des nouvelles.»

Au début de sa captivité, Bene­detto écrit sur les briques de sa cellule avec une encre improbable faite d’eau et de charbon. Mais le geôlier détruit ces écrits, croyant que son étrange prisonnier pratique la sorcellerie. L’humaniste continue ensuite sur des supports de fortune. Il recevra du papier digne de ce nom à la fin de sa détention par l’entremise de proches de Conrad.

Le 11 mai au soir survient un accident qui marque un tournant dans la détention de Benedetto. Alors qu’il arpente le premier palier de la Tour des prisons dans une semi-obscurité, il met malencontreusement le pied gauche dans le trou qui donne sur l’escalier inférieur. Il se rattrape avec sa jambe droite et sa main gauche mais son genou se déchire. «Une immense douleur m’amena alors aux portes de la mort», écrit-il.

Soigné sommairement par un médecin «qui remet les os en place sans pommade et sans examen préalable», Benedetto souffre le martyre. «Ma cuisse était soumise à des douleurs perpétuelles des os et des ligaments. Ses muscles fondaient. Elle était si faible que la nature même semblait l’avoir abandonnée.» Cette situation rend encore plus pénibles les attaques incessantes de la vermine et d’une souris «qui me pince de sa petite dent à l’oreille, au pied, à la main ou une autre partie de mon corps».

Le moral de Benedetto touche le fond après avoir entrevu, l’espace de quelques jours, l’espoir d’une libération. Des émissaires du cardinal Stefaneschi viennent à Neuchâtel voir les trois détenus pour les encourager. «Il ne fait aucun doute que, d’ici quinze à vingt jours, vos désirs se réaliseront», promettent-ils. Les gens du comte, qui ont compris ces paroles, mettent dès lors plus de zèle à les surveiller. «Et, comme les faits ne correspondaient pas aux paroles, nos conditions de vie devenaient pires de jour en jour», se désole Benedetto.

«Envahit de dégoût», «se sentant abandonné», l’humaniste commence à réfléchir à un moyen d’échapper à ses tourments. Après avoir longuement pesé le pour et le contre, il décide de s’évader en s’emparant des clés que le geôlier laissait dans une anfractuosité de la tour, comme il l’a deviné en entendant à chacune de ses visites le bruit du métal contre la pierre. Pour cela, il compte sur un de ses compagnons, plus fluet que lui. Il doit sauter par un trou situé au deuxième palier après l’avoir agrandi, prendre les clés dans leur cachette et ouvrir la porte de la tour.

Benedetto décrit dans le détail son évasion fixée le 21 juillet, «au moment où tous les occupants du château prenaient leur repas». Rien ne se passe comme prévu. Son compagnon profite de l’occasion pour fuir seul, sans se soucier des clés et du sort de ses amis. Se sentant «condamné à mort», Benedetto enlève trois pierres supplémentaires à mains nues afin de pourvoir s’enfuir à son tour. Sans se faire remarquer, il saute et pénètre dans une vigne. «Comme un sot, j’attendais mon dernier compagnon. Mais lui, s’apercevant qu’il ne pouvait pas emporter ses petites affaires, grimpa lâchement au sommet de la tour et appela à grands cris le gardien. […] Je boitais, mais j’avais confiance en mes pieds. Je me mis à courir.»

La poursuite tourne court. Caché dans un fossé «plein de buissons et de fourrés», Benedetto est rapidement retrouvé par les hommes de Conrad qui le pistent à pied et à cheval. «Le groupe qui me cherchait se massa autour de moi en poussant de grands cris. Et comme le dit Virgile: «La foule hésitante se sépare en avis opposés.» L’un criait qu’on devait me garder en vie, d’autres menaçaient de me donner un coup de lance, d’épée, de gourdin ou de poing, c’était selon. […] La faute était légère et, comme le dit le même Virgile, «pardonnable, oui, si les mânes savent pardonner». Ensuite, pendant qu’on m’entraînait de nouveau vers la tour, les dames du lieu, inconsolables, versaient toutes des larmes en me voyant égratigné et couvert de sang.»

Par mesure de représailles, Benedetto est enfermé dans une resserre de bois pour quarante jours de calvaire. «Je ne veux pas décrire les lieux, pas pour mon confort, mais pour le vôtre. Même ceux qui nous détestent retiendraient difficilement leurs larmes en lisant sa description si je le faisais. […] Si les poux que j’écrasais de mes doigts à la surface de mon corps avaient été de la laine, j’en aurais aisément filé deux ballots […].»

A la fin de cette épreuve, Bene­detto retrouve une détention normale. Son sort s’améliore après la visite «d’un homme savant» qui le convainc de changer de cardinal et d’abandonner la cause du pape Jean XXIII. Il se met alors à écrire à l’empereur, à Conrad et à d’autres personnes influentes pour être libéré. Il retrouve la liberté le 25 novembre 1415. Il écrit: «J’ai subi une grande métamorphose à l’intérieur et à l’extérieur […]. Mes cheveux qui étaient noirs sont devenus blancs. Le corbeau s’est transformé en cygne […]. Le pire a été que je ne pouvais rien faire et que je n’avais pas la possibilité de dormir: des 5616 heures que j’ai passées dans la prison, j’en ai recensé plus de 5000 dans les ténèbres.»

A nouveau libre, Benedetto rebrousse chemin. Il se rend à Constance, où il commence à fréquenter l’entourage du cardinal Odon Colonna. Un choix judicieux: c’est ce dernier qui sera élu pape en 1417 sous le nom de Martin V. Il poursuit son activité d’écriture en commentant les classiques latins, en particulier Valère Maxime, Lucain et les épîtres de Sénèque. Il compose une poésie pastorale pour l’empereur Sigismond. Grâce au soutien de Martin V, il devient secrétaire pontifical. De nombreux documents qu’il a rédigés sont conservés dans les archives du Vatican. La date de sa mort n’est pas connue. Selon Marco Petoletti, il est mort «avant 1423».

Pour Jean-Daniel Morerod, professeur d’histoire médiévale à l’Université de Neuchâtel, le récit de Benedetto a plusieurs mérites. Il apporte un témoignage direct sur le Neuchâtel du XVe siècle, ce qui faisait complètement défaut jusqu’ici. Il apporte «une preuve supplémentaire» de la dureté du régime de Conrad IV, qui a fait exécuter une partie de sa famille. Il donne de la chair à l’humanisme, enfin, «avec un homme qui parle de son âme et se met en scène au centre de son récit dans un Moyen Age où l’on rechigne à parler de soi».

* Marco Petoletti donne une conférence publique, Un reportage à la Tour des prisons de Neuchâtel en 1415: le «Libellus penarum» de Benedetto da Piglio, ce samedi 9 juin à 11h à la Bibliothèque publique et universitaire de Neuchâtel. Une visite de la Tour des prisons commentée par l’archéologue Christian de Reynier a lieu le même jour à 14h.

Habitué à un certain confort, Benedetto souligne la dureté de ses conditions de détention

«Mes cheveux qui étaient noirs sont devenus blancs. Le corbeau s’est transformé en cygne»