«Pour les cambrioleurs, Genève est lucratif»

Les cambriolages explosent dans le canton.Le chef de l’unité spécialisée dans ces enquêtes livre son analyse

Chef de la Brigade des cambriolages de la police genevoise depuis le 1er janvier, Jean-François Cintas accorde au Temps sa première interview. Il explique pourquoi le canton, qui ne cesse de battre des records, est si attractif pour les délinquants

Le Temps: En tant que chef de la Brigade des cambriolages, quel état des lieux dressez-vous?

Jean-François Cintas: Cela fait trois ans qu’on bat record sur record. Au 31 mai, on recensait 3389 cambriolages, contre 3102 à la même date l’année dernière. Il y a eu une augmentation de 15-20% chaque mois, sauf en avril, où on a enregistré une baisse. On compte en moyenne 20 à 30 cambriolages par jour à Genève, et parfois on dépasse les 40: il y a une dizaine de jours, nous avons enregistré 47 cambriolages en une journée. Et il ne s’agit là que des chiffres relatifs au travail de la Brigade des cambriolages, qui concerne surtout les appartements, villas, commerces, bureaux, vitrines d’exposition et bijouteries. Cela n’inclut pas les caves, chantiers et cabanons de jardin, qui ne relèvent pas de notre brigade. Cette criminalité nous empoisonne la vie.

– Vous évoquez une hausse constante depuis trois ans. A quoi l’attribuez-vous?

– En 2008, on a enregistré une explosion des cambriolages, avec une hausse de 57%. Cette même année, Genève a connu un afflux massif de gens originaires de pays de l’ex-URSS, notamment Géorgiens. En 2009, le groupe dit «Trésor» s’est occupé du gang des Géorgiens, responsable d’au moins 200 cambriolages. Suite au succès de l’opération, les délits ont chuté de 70% pendant deux mois, car les délinquants ont été déstabilisés. Mais ils se sont vite remis au travail…

– La présence accrue de délinquants géorgiens suffit-elle à expliquer la situation?

– Non, le facteur le plus important de la hausse du nombre de cambriolages, c’est le prix de l’or. De 10 euros il y a un ou deux ans, le gramme est passé à 23-25 euros aujourd’hui. Un marché lucratif pour les cambrioleurs et pour les gens du voyage, qui se sont spécialisés dans le vol de bijoux et d’argent. Dans n’importe quel appartement, on trouve 25 à 30 grammes d’or sous forme de chaînettes, gourmettes ou autre. Les Tziganes trient tout sur place. Même les enfants savent le faire. On a vu une fillette de 10 ans qui ne savait ni lire ni écrire, mais qui maniait le tournevis avec aisance et pouvait différencier l’or du bijou fantaisie. La plupart des bijoux volés partent à la refonte et sont revendus au poids. Les plus belles pièces sont conservées. Les gens du voyage ne touchent en revanche pas aux perles: pour eux, ça porte malheur. On reconnaît leur travail par la fouille systématique menée dans les chambres à coucher, salles de bains et salons. Alors que les Géorgiens retournent tout de fond en comble et vont jusqu’à fouiller les poches des vestons et pantalons. C’est violent pour les gens qui en sont victimes. Depuis deux-trois ans, les Maghrébins sont aussi bien implantés sur le réseau.

– Comment ces différents groupes se partagent-ils le «marché»?

– Chacun a sa manière de faire. Les Géorgiens et les Tziganes opèrent tôt le matin, pour passer inaperçus dans le flux de la population. Ils sont bien organisés et savent où écouler leur marchandise. Les Maghrébins travaillent plutôt le soir, ou la nuit.

– Vous ne citez que les délinquants étrangers. Et les Suisses, ils ne cambriolent pas?

– Il y a une petite tranche d’irréductibles, souvent liés à la toxicomanie, mais c’est insignifiant.

– A quelles difficultés votre brigade se heurte-t-elle?

– Le canton de Genève connaît une situation particulière: il partage 110 km de frontière avec la France et seulement 4 km avec le canton de Vaud. Les délinquants viennent d’Annemasse et de Gaillard, mais aussi de Lyon, Saint-Etienne, Grenoble et Paris, qui n’est qu’à trois heures en TGV. La plupart des Tziganes vont de la capitale française à Bellegarde, d’où ils prennent le train pour Annemasse. Puis ils arrivent par bus à Genève, où ils passent deux-trois jours. Quant aux autres types de délinquants, la plupart logent illégalement sur notre territoire ou profitent d’infrastructures pour l’accueil de réfugiés. Le fait de devoir composer avec la frontière nous complique la tâche. C’est long, astreignant. Même en cas de flagrant délit, il faut parfois attendre des semaines pour pouvoir procéder à une perquisition. Par ailleurs, depuis l’application de la libre circulation, les délinquants peuvent circuler de la Géorgie au Portugal. En Géorgie, le président Saakachvili a durci la loi: les cambrioleurs risquent trois ans de prison, sept s’ils sont liés à une bande. Le calcul est vite fait: les délinquants préfèrent s’expatrier ici. C’est plus lucratif et moins risqué, car ils connaissent nos procédures. Ils se tiennent au courant entre eux et lisent la presse. Quand les médias parlent de nos techniques d’enquête, comme la recherche de traces d’oreilles sur les portes, ils cessent d’écouter aux portes ou mettent un mouchoir sur l’oreille pour se protéger.

– Pourquoi ont-ils un sentiment d’impunité à Genève?

– Outre le fait que nous avons de la peine à les arrêter une fois qu’ils ont quitté la Suisse, le nouveau code de procédure pénale, entré en vigueur le 1er janvier 2011, laisse une seconde chance aux auteurs de délits considérés comme pas graves, dont le cambriolage. Suivant les antécédents, ils sont condamnés à faire deux à six mois de prison, mais la peine n’est pas exécutoire de suite. Il y a un délai de recours de dix jours. Les délinquants ont le temps de cambrioler encore deux ou trois fois avant de prendre la poudre d’escampette. Si le magistrat chargé de l’enquête l’estime nécessaire, il peut les placer vingt-quatre heures en détention en faisant la demande auprès du Tribunal des mesures de contrainte, qui est toutefois très restrictif. En France, le juge ordonne la comparution immédiate des personnes arrêtées en flagrant délit. La peine est exécutoire de suite et elle est doublée s’il y a récidive. Avec l’ancien code, le juge pouvait garder les suspects une semaine en détention, ce qui nous laissait le temps d’enquêter. Aujourd’hui, on a vingt-quatre heures.

– Que préconisez-vous?

– Le nouveau code était en gestation depuis environ trente ans; la criminalité qu’on connaît était alors inexistante et le code n’a pas été forcément adapté en conséquence. Aujourd’hui, le délit de cambriolage est considéré comme pas grave, changer cette appréciation pourrait être une piste à explorer du côté de la justice. Au niveau de la police, nous pourrions envisager de travailler sous forme de cellules, comme en 2009 avec le groupe Trésor, et ainsi s’attaquer à des milieux criminogènes. Par ailleurs, une prévention active et accrue doit être mise en place.

Publicité