L'étau se resserre autour du procureur général de la Confédération Valentin Roschacher. Le torchon brûlait déjà entre Christoph Blocher et le patron très chahuté d'un Parquet considéré comme trop dispendieux et peu efficace. Désormais, Emanuel Hochstrasser, le président de la Cour des plaintes du Tribunal pénal fédéral - UDC comme le ministre de la Justice - s'est joint à ce qui ressemble de plus en plus à une entreprise de déstabilisation. Ce dernier a donné son feu vert à «l'examen extraordinaire» du Ministère public de la Confédération sans en référer à ses autres collègues de la Cour. Une méthode qui fait grincer des dents à Bellinzone.

Décision surprise

C'est un lundi de Pentecôte que le conseiller fédéral a choisi pour convoquer le président de la Cour des plaintes à Berne et décider des suites à donner au nouveau scandale qui éclabousse les services de Valentin Roschacher. Depuis quelques jours, ce dernier se trouve au cœur d'une énième polémique qui concerne cette fois l'utilisation d'un trafiquant de drogue colombien dans le cadre d'opérations visant à mettre au jour des filières de blanchiment en Suisse (LT du 6 juin 2006).

Christoph Blocher et Emanuel Hochstrasser ont décidé de concert qu'un examen des méthodes du Parquet mais aussi des aspects financiers et de gestion s'imposait. La nouvelle a d'abord été rendue publique lundi par le Département fédéral de justice et police. Un communiqué du Tribunal pénal fédéral précisait hier: «La Cour des plaintes examinera entre autres s'il existe des indices permettant de suspecter le Ministère public de la Confédération de recourir de manière systématique à des méthodes d'investigation illégales.» Rien de moins.

Enfin, un rapport sur les reproches relatifs au faible nombre d'actes d'accusation dressés par le Parquet fédéral - sur lequel planchait déjà la Cour des plaintes en tantqu'autorité de surveillance - devrait tomber dans le courant du mois.

L'annonce de cette vaste enquête a semble-t-il surpris jusque dans les rangs du Tribunal pénal fédéral. En tant que membre de la Cour des plaintes, le juge Bernard Bertossa précise avoir appris par la presse l'existence de cet examen extraordinaire. Le président Hochstrasser s'est lancé tout seul alors que le règlement interne ne lui donne pas le pouvoir de décider individuellement au nom de l'autorité de surveillance. De là à dire que l'UDC et d'autres veulent la tête de Valentin Roschacher, il n'y a qu'un pas.

Un pas qu'un Bernard Bertossa franchit sans trop de nuances: «On sent une volonté politique assez générale de mettre la bride sur le cou de la procurature mais aussi de mettre un frein à l'entraide judiciaire.» A ce propos, et suite à une motion de la Commission de l'économie et des redevances du Conseil national formulée sur fond d'affaire Yukos, le Conseil fédéral s'est dit prêt à se montrer plus restrictif afin de mieux prévenir les demandes abusives.

En mars dernier, le rapport de gestion 2005 publié par le TPF s'inquiétait aussi de l'énergie consacrée par le MPC à des affaires qui ne donneront pas de résultats en Suisse. Une version apparemment édulcorée en comparaison avec l'original qui allait jusqu'à sortir l'entraide du champ couvert par les autorités de poursuites fédérales.

Impopulaire dans les milieux politiques et les médias, Valentin Roschacher a décidé de résister à cette nouvelle tempête. Dans un entretien publié mardi dans le Tages-Anzeiger, il souligne qu'il n'a pas l'intention de démissionner et réfute l'accusation selon laquelle il se serait laissé abuser par ce trafiquant du nom de José Manuel Ramos pour piéger le banquier privé Oskar Holenweger (lire ci-dessous). «Il est diffamant de faire croire que le procureur, le Ministère public de la Confédération et la police agissent en dehors de la loi et de tout contrôle [...] Nous sommes l'autorité de poursuite pénale la plus contrôlée de Suisse, ajoute Valentin Roschacher. Non sans ajouter que lorsque des investigations concernent la place financière suisse, il y a des pressions «à la limite du supportable» sur ses services.

Climat malsain

Mardi, officiellement, tout le monde se félicitait de «l'examen extraordinaire». Pour Hansjurg Mark Widmer, porte-parole du MPC, il s'agit de saluer une mesure qui, dans le respect de la séparation des pouvoirs, vise à éclaircir les reproches adressés au Parquet. Jusqu'à nouvel ordre, les services du procureur ne prendront pas publiquement position sur la teneur des griefs.

Les politiques eux aussi ne trouvent rien à redire au principe d'une enquête. Mais le conseiller aux Etats fribourgeois, Alain Berset (PS) trouve le climat particulièrement malsain: «Christoph Blocher n'a pas l'indépendance d'esprit et le sang-froid requis pour trouver des solutions équilibrées. Un rapport de force s'est instauré entre les deux hommes et ce n'est pas ainsi que les choses pourront s'arranger.»