L'hiver n'en finit pas de se prolonger, à Neuchâtel encore plus qu'ailleurs. Le vent glacial pèse sur le moral déjà guère brillant des contribuables et électeurs: le 10 avril, il leur faudra renouveler des autorités qui viennent d'avouer le déficit mortifiant de 100 millions des comptes de l'Etat cantonal.

Ce samedi matin, dans la zone piétonne du chef-lieu où se tient le marché, les partis politiques font campagne. Timidement. Ils doivent faire croire aux citoyens déboussolés que le printemps n'arrivera qu'avec eux.

Un président matinal

A 8 h 45, dans un pays où pourtant on se lève tôt, pas âme de politicien qui vive. Sauf celle d'Yvan Perrin. Le leader de l'UDC se faufile d'un pas alerte, qui porte la marque du coureur de fond et de l'inspecteur de police. Ni vu ni connu, le Neuchâtelois (38 ans) vient prendre un café dans un bistrot du centre, en solitaire.

«La campagne est morne, je crains le fatalisme», affirme le président du parti, fondateur de la dernière section suisse de l'UDC, en octobre 2001. A peine éclose, la formation a fait un tabac aux fédérales de 2003: 22,5% des suffrages et un fauteuil de conseiller national pour Yvan Perrin. L'élu emmène à présent «son» UDC à l'assaut du Château cantonal: le parti veut au moins un siège au Conseil d'Etat, et 15 (sur 115) au Grand Conseil.

Entre ruse et timidité

On s'assied à la table du président et la conversation se noue. Le candidat Perrin entretient l'énigme qui empêche de le cerner: il évoque les dossiers chauds de son canton et du parlement fédéral, pour montrer que rien ne le rebute, mais avoue qu'il perd vite pied, tant tout cela est compliqué. Pas question d'apparaître comme celui qui sait, qui effraie et a réponse à tout. L'autodidacte Yvan Perrin a soif d'apprendre. Difficile de faire la part des choses entre le rusé calcul électoral et une timidité candide du chef de l'UDC neuchâteloise.

Car Yvan Perrin «est un vrai chef», dit celui qui se présente comme le numéro 2 du parti, le secrétaire-caissier Frédéric Guyot. Numéro 2 ex aequo avec son épouse, Maria Angela, vice-présidente, corrige-t-il. Mais, à l'UDC neuchâteloise, les femmes ne sont que le quart des 270 membres et aucune ne figure parmi les cinq candidats au Conseil d'Etat ou les 29 au Grand Conseil.

Lézardes en façade

On ne verra d'ailleurs pas de femmes au stand UDC samedi, où ceux qui comptent doivent se montrer. Mais seuls trois prétendants au gouvernement sont là. Le cadre financier du Swatch Group, Jean-Charles Legrix, Chaux-de-Fonnier de 42 ans, est malade. Pas de Pierre-Alain Storrer non plus. Bien qu'annoncé, celui qui fut président du Parti radical dans les années 1990 («Les seules qui ont vu le PRD progresser», ironise-t-il) est en France.

Et si l'homogénéité de façade de l'UDC n'était qu'un leurre? «Notre parti est soudé», corrige Yvan Perrin, obligé d'admettre que «nos débats internes sont vigoureux et je joue parfois les forces d'interposition».

Pierre-Alain Storrer a un style et un discours qui l'écartent de la meute. A propos d'Yvan Perrin: «Un chef? Non, le président.» A 58 ans, ce pourfendeur des radicaux gauchisants, industriel et membre du conseil de la Fédération horlogère suisse, se définit comme l'homme providentiel qui sait la différence entre investissements qui créent des richesses et ceux qui coûtent. Il a le profil préconisé par les milieux économiques.

Contradiction européenne

Pierre-Alain Storrer se voit ministre des Finances. «Pas de l'Economie, l'action y est trop ciblée.» Alors qu'aux Finances, Pierre-Alain Storrer serait premier ministre, dicterait l'organisation de l'Etat. L'immodeste pose un problème à son parti. Pas en raison de ses fanfaronnades, mais en défendant l'élargissement de la libre circulation des personnes aux dix nouveaux membres de l'Union européenne.

A ce sujet, Yvan Perrin est embarrassé. La majorité de son parti prône le rejet. Lui dit ne pas avoir arrêté sa religion. L'électoralisme (et parce que les 60 000 francs de la campagne de l'UDC proviennent des milieux de l'économie neuchâteloise, favorables à l'élargissement) primerait-il la philosophie?

Phalange d'ex-radicaux

Autre forte tête de l'UDC neuchâteloise à ne pas apparaître au stand électoral de Neuchâtel: Pierre Hainard, élu à l'exécutif de La Chaux-de-Fonds en juin. Il n'est, il est vrai, pas candidat au Conseil d'Etat. Parmi les transfuges des partis radical et libéral à l'UDC, il est celui qui se fond le moins dans le moule. Notamment parce qu'il est ouvertement pro-européen.

Comme Pierre-Alain Storrer et Pierre Hainard, Walter Willener, 52 ans, d'Auvernier, fut un éminent député radical. Le candidat-ministre rit des déboires de son ancien parti à qui il prédit la débâcle. Il voit la gauche l'emporter, pas seulement au gouvernement, mais aussi au Grand Conseil. Tout bénéfice pour l'UDC qui se profilerait plus aisément dans l'opposition.

Encore un écart par rapport au discours officiel, Yvan Perrin estimant que l'accession de l'UDC au Château n'a de sens que dans la mesure où la majorité reste à droite.

«Pas de Blocherli ici»

C'est aussi le propos de Bernard Monnier, cinquième prétendant UDC au gouvernement, ex-président du groupe parlementaire libéral, chirurgien de 53 ans à Neuchâtel. Il s'applique, lui, à briser les clichés: «Nous ne sommes pas des Blocherli, on me connaît comme humaniste.»

Voilà qui tranche encore avec la ligne de l'UDC neuchâteloise, clairement zurichoise, même si de plus en plus de membres cherchent à s'en départir.

Loin des intrigues, Marc-André Bugnon, élu au parlement de la ville de Neuchâtel, distribue avec entrain la propagande: «Madame, votez le changement», crie-t-il avec vigueur, rendant bien pâles les stands voisins du PS et du Parti libéral. La dame refuse poliment l'affichette. «On nous écoute, même s'il y a de l'indifférence. Les insultes sont très rares.»

Alors que la phalange apparaît disparate, aspirée par l'opportunisme (qui de Walter Willener et de Pierre-Alain Storrer sera dauphin d'Yvan Perrin?), le président entretient savamment le flou. Il avoue qu'entrer au gouvernement serait forcément une galère. Il n'aspire pas à un poste clé mais à l'aménagement du territoire. Et il serait collégial, même dans un gouvernement à majorité de gauche. A une nuance près: «Il ne faudra pas compter sur moi pour défendre une position que je ne partage pas.»