Le Temps: Le déroulement de la campagne jusqu'à ce jour correspond-il à vos attentes?

Marc Suter: Nous espérions ouvrir le débat, mais nous ne pensions pas que cela se ferait dans une telle mesure. L'initiative suscite la controverse, nous avons une place dans le débat public, c'est incontestablement un succès.

– Le PDC et le Parti libéral, qui se sont prononcés pour le oui, soutiennent-ils financièrement votre campagne?

– Non, mais le désengagement des têtes du parti, comme Adalbert Durrer qui ne se prononce plus pour le non ou Jean-Philippe Maitre qui ne se prononce plus pour le vote blanc, nous est favorable.

– Au début de la campagne, vous pouviez craindre une déroute, c'est-à-dire un score proche des 30% de oui. Aujourd'hui, certains pensent que vous pourriez approcher des 50%. Le risque de décevoir n'en devient-il pas soudain beaucoup plus important?

– Les premiers sondages, trop positifs, sont dangereux. C'est comme à la Bourse: il y a une hausse qui prépare le trou, et on peut tomber dedans. Nous devons maintenant faire appel à la fierté des proeuropéens. Certains doivent avancer et tirer les autres. C'est la vocation de la Suisse romande. Cela dit, il y a maintenant 50% des gens en Suisse qui sont convaincus que la Suisse doit et va être membre de l'Union européenne. C'est beaucoup plus que l'estimation qu'on faisait dans les cercles politiques et économiques à la fin de l'année dernière. Sur ce point, les sondages ne sont pas faux, mais cela ne veut pas dire que nous obtiendrons forcément un tel score le 4 mars. En revanche, cela prouve qu'il existe un courant de base beaucoup plus favorable à l'idée de l'adhésion que ce que pensait le Conseil fédéral. Cela renforce la position d'un Joseph Deiss, qui est pour l'adhésion.

– Quel score espérez-vous réaliser, en pourcentage et en nombre de cantons?

– J'ai depuis longtemps un objectif précis à l'esprit, mais nous sommes en campagne et je ne vais pas vous le livrer. Notre but reste de rejoindre la majorité du peuple et cinq, six, voire sept cantons.

– A l'exception de l'Action pour une Suisse indépendante et neutre (ASIN), qui fait une campagne discrète dans la presse, le camp du non est peu présent. Dans ce contexte, l'attitude de la Neue Zürcher Zeitung, fermement opposée à l'initiative, vous surprend-elle?

– Oui, je pensais qu'ils seraient plus ouverts. Dire, comme le fait Max Frenkel, que nous sommes «irresponsables» est grave de la part d'un journal de référence de portée international. N'oublions pas que des cantons et des partis gouvernementaux se sont prononcés en faveur de l'initiative. Sont-ils aussi «irresponsables»? J'attends de la NZZ qu'elle se corrige.

– Vous avez récemment défendu votre point devant l'assemblée des délégués de l'UDC; que retenez-vous de cette expérience?

– Ce parti n'est pas ouvert à la discussion, il faudra faire sans. Pour eux, la question est très émotionnelle, presque une question de religion. Leur image de la Suisse est enracinée dans le passé et, à moyen terme, on ne les fera pas changer. Mais il est possible de gagner une votation sur l'adhésion contre cette opposition car, avec un tiers environ de la population, elle a atteint son sommet.

– Y a-t-il des arguments qui vous ont surpris durant la campagne?

– Oui, l'argument de ceux qui sont pour l'Europe mais prônent le non pour éviter que Christoph Blocher puisse revendiquer seul le non de la Suisse alémanique le 4 mars. C'est une position insoutenable. Moi aussi, je vais me battre contre la récupération du non par Christoph Blocher, mais avec d'autres arguments. Nous avons contre nous le Conseil fédéral et l'économie, nous n'avons pas d'argent, la campagne est très brève, les gens ne savent pas toujours s'ils votent sur l'adhésion ou pas, etc. Voilà les raisons pour lesquelles il faudra ajouter 10 à 15% au score que nous obtiendrons le 4 mars et encourager ainsi le Conseil fédéral à poursuivre son objectif d'adhésion. Par ailleurs, je trouve que la campagne du Parti socialiste est décevante. Nous avons toujours dit que le Nomes creusait dans le camp bourgeois, les socialistes à gauche. Mais pour beaucoup de jeunes à gauche, l'Union européenne reste une machine apparentée à la globalisation. Il faut montrer qu'il existe une Europe sociale, culturelle, ouverte. C'est à la gauche de montrer cela, avec plus de vigueur.

Propos recueillis par Marc Comina