«J’étais en vacances à Casablanca, quand on m’a dit par téléphone qu’il fallait décider très vite.» Roger Brodard, le syndic de Romont, n’a pas oublié ce jour de décembre 2011 où, quasiment seul encore dans la confidence, il a appris que le sort de sa commune pouvait changer. 

Nespresso à Romont! Après la restructuration de Tetra Pak, ce traumatisme, après toutes ces années où il ne se passait rien sur une zone industrielle vide, une nouvelle bénédiction s’annonçait.

Pour conclure, la commune a vendu onze hectares à 80 francs le m2, un prix très bas qui ne sera payé qu’au bout de dix ans. La dépollution du site, à ses frais, lui en a d'avance englouti la moitié. Pour faire place à un silo de 30 mètres, le réglement des constructions a été retouché en deux mois. L’usine, qui tourne depuis début 2015, vient d’être inaugurée. Inspecteur des écoles à la retraite, Roger Brodard quittera l’an prochain la syndicature, le cœur allégé. La Glâne reste le district le plus pauvre du canton de Fribourg, mais l’image de Romont a changé.

Exode industriel vers la campagne 

Avant Romont, il y a eu Avenches, dans la Broye. Avant encore, Orbe, dans le Nord vaudois. Trois petites villes anciennes, perchées sur leur colline, avec leur château et leur clocher, un peu à l’écart, sont devenues les cités Nespresso.

On s’en doute, ce ne sont pas les charmes médiévaux qui attirent le géant du café portionné. Mais la disponibilité de terrain équipé et relié au rail. Si les capsules destinées à des marchés parfois lointains repartent en partie par camion, tout le café vert arrive par le train.

 L’implantation de Nespresso est une parfaite illustration de l’exode industriel à la campagne. Le prix du terrain dans les agglomérations peut frôler les 1000 francs le m2, mais au-delà de 180 francs vous n’êtes plus compétitif, constate Lionel Eperon, chef du Service vaudois de l’économie. La nouvelle politique de densification de l’habitat en zone urbaine pousse de plus les grosses entreprises à s’éloigner.

A Romont, sur le parking de Nespresso, on ne voit guère de voitures à plaque française. «92% de notre personnel vient de Vaud et Fribourg», explique Sébastien Foucart, directeur du site. Les trois usines Nespresso sont assez proches pour le transfert de compétences et les besoins de formation, mais assez éloignés pour ne pas assécher le même bassin de main d’œuvre. «Les premiers mois, j’ai consacré un tiers de mon temps au recrutement du personnel, explique le responsable. Nous formons en deux ou trois mois des ouvriers sur machines automatisées, des OMA.»

La sortie d'usine, ça n'existe plus 

Des frontaliers, il y en a plus à Avenches: un quart, sur un effectif de 800 personnes. Aventicum, ville Nespresso? Daniel Trolliet, son énergique syndic, fronce le sourcil: «C’est réducteur, nous avons 2200 emplois dans la commune. Mais il est vrai que le café, arrivé en 2008, a créé un appel d’air.» Il y avait eu un grand espoir, avec Yahoo. Mais l’usine retapée pour stocker les données de la société américaine est restée vide. «Nous étions les parents pauvres du canton, note Philippe Bosset, notaire et personnalité locale. Depuis, on revit.» Directeur du festival Avenches Tattoo, Michel Doleires buvait l’autre jour un café avec un visiteur mexicain, qui n’ignorait rien de la marque suisse. Nespresso, voilà qui vous situe sur la carte de la mondialisation.

Dans la Broye vaudoise, la population a explosé ces dernières années, mais c’est dû au débordement de la région lémanique. La présence des employés Nespresso n’a pas bouleversé la vie quotidienne. Le fonctionnement en chaînes de production tournant en trois fois huit limite les effets de masse. «La sortie d’usine, ça n’existe plus», constate le socialiste Daniel Trolliet.

A Romont, les employés ne sont encore que 150. Ils mangent au restaurant d’entreprise. «Le grand luxe, assure Roger Brodard», qui y a dégusté des sushis. Le frère du syndic, qui tient l’hôtel du Lion d’Or, a quelques clients de plus. Sébastien Foucart, le directeur de l’usine, rencontre les autorités régulièrement, fait partie de la Chambre de commerce fribourgeoise, mais on le connaît peu dans le chef-lieu de la Glâne. «J’ai gardé mon domicile sur la Riviera vaudoise, mais je cours deux fois par semaine en ville», dit ce patron sportif.

A Avenches comme à Romont, Nespresso soigne ses relations. «C’est une entreprise emblématique de la Suisse, nous n’avons pas affaire à des empereurs de l’économie», remarque Philippe Bosset. Le géant de la dosette participe au financement de la crèche publique, du centre sportif. On espère qu’il acceptera un jour un partenariat de longue durée avec les manifestations culturelles de la région.

La grande peur de 1992 

Dans la plaine de l’Orbe, où l’idée de Nespresso a germé, l’histoire est différente. La première usine de capsules s’est ouverte en 2002 sur un site occupé depuis 100 ans par Nestlé, principal employeur de la commune de longue date. Au début, cette entité n’occupait que 80 personnes, des Français pour la plupart. Mais c’était aussi un baume après un souvenir cuisant: les menaces de départ de Nestlé après le non à l’EEE en 1992. Le suspense a duré jusqu’à l’inclusion de la problématique du café dans les Bilatérales II.

Les autorités d’Orbe se flattent d’héberger aujourd’hui le principal centre de recherche dédié au café. Composé de quatre ou cinq entités autonomes, le site est «équilibré» entre entre cols bleus et blouses blanches.

Mais ailleurs? Le travail à la chaîne ne correspond pas aux «emplois à valeur ajoutée» qu’il est de bon ton de rechercher officiellement.Citoyen romontois et président des Verts fribourgeois, Luc Bardet était la seule voie discordante au Conseil général. «Il n’est pas prudent de mettre le nombre d’emplois, avec la dépendance qui en découle, au centre des préoccupations, juge ce formateur d’adultes. Un soutien aux PME, de l’ampleur des concessions faites à Nespresso, aurait été tout aussi utile.» Pour le contestataire, «le syndic a fait ce que le Conseil d’Etat et Nespresso lui disaient de faire, sans se préoccuper des impacts.» L’opposition des Verts lors de la mise à l’enquête a permis d’améliorer le projet, «notamment en ramenant le parking à 300 places», dit-il. Restent les 180 mouvements de camion attendus par jour. Les capsules de café à destination de l’Amérique commencent leur périple par la route.

Mais dans ces bourgades menacées de tourner à la cité dortoir, on n’allait pas faire la fine bouche. «La véritable valeur ajoutée, c’est de donner du travail à tout le monde», justifie Pierre-André Arm, responsable du développement économique de la Broye, une région qui n’en rêve pas moins de créer une technopole aéronautique autour de l’aérodrome de Payerne. «Vous trouvez que c’est bon marché ces capsules Nespresso?», s’exclame le syndic Brodard. L’entreprise vend à 110 francs le kilo une matière première achetée quelques dizaines de centimes aux producteurs. C’est le coup de génie de la marque, avoir fait du simple acte de boire un café un geste de luxe.

Au gré de la bise, Nespresso plonge les petites cités dans des effluves de torréfaction. Mais il y a une autre griffe, plus durable: sa marque dans le paysage. A Orbe, à Avenches, à Romont, les constructions interceptent le regard de qui cherche la silhouette du bourg fortifié.

Prévue dans la boucle du train, la seconde usine envisagée à Orbe aurait eu un tel impact que la commune a renoncé à procéder dans la hâte à la modification du plan d’affectation. A Avenches, l’implantation de la fabrique est la seule réticence de ceux qui font de l’arrivée de Nespresso un conte de fées: «A posteriori, on aurait pu mieux faire, estime Philippe Bosset. C’est flagrant depuis le sommet du Vully et depuis les hauts d’Avenches, on a une grande barre devant le lac de Morat.»

Couleur café au lait

Pour Romont, où il fallait construire une usine plus grande d’un tiers,  on s’est efforcé d’amenuiser son impact visuel. Le silo a été disposé au centre du périmètre plutôt qu’en bordure, le volume nécessaire à la torréfaction et aux lignes de remplissage réparti en «ailes de papillon». «Le traitement du revêtement en tôle permet de prendre la lumière de façon différente selon la saison et l’heure du jour», explique son architecte, le Lausannois Vincent Aubert. Pour la couleur, une teinte café au lait a été préférée au blanc ou gris aluminium.

La Fondation suisse pour le paysage, qui a reçu du canton de Fribourg le mandat de dresser d’ici à la fin de l’année un inventaire des paysages à protéger, s‘inquiète de la migration des activités industrielles dans la campagne. Elles s’installent dans les zones tampons et compromettent  par des bâtiments souvent disproportionnées les échappées vers les paysages de valeur, note Roman Hapka, responsable romand de la fondation.

Et demain? Le boursier communal d’Orbe a un souci. La prochaine réforme de l’impôt sur les bénéfices, la RIE III, lui fait craindre un trou d’1 million dans sa caisse. A Avenches et Romont, on n’en est pas là. Exonéré pour dix ans, Nespresso ne paie que l’impôt foncier. L’usine fribourgeoise devrait occuper 250 collaborateurs fin 2016, 400 ensuite. Elle a été conçue pour 800. Tout dépendra du développement du marché. « On n’investit pas 300 millions pour fermer dix ans plus tard», veut croire Roger Brodard. Son collègue d’Avenches n’en mettrait pas sa main au feu. Nespresso est un miracle, mais il y a la concurrence, la conjoncture, le problème des déchets, «au fond c’est un colosse aux pieds d’argile.»