Dans le milieu de l’art, la Frieze Masters est une foire réputée, qui donne à voir des centaines de sculptures et peintures anciennes dans le quartier de Regent’s Park, à Londres. C’est pourquoi les spécialistes aiment s’y rendre pour admirer des pièces d’exception. Début octobre, en se baladant dans l’exposition, l’un d’entre eux remarque deux splendides vases. Dans la Grèce antique, ces lekythoi contenaient de l’huile d’olive et étaient utilisés lors des rites funéraires, après quoi ils étaient souvent enterrés avec le mort.

La collection volée de Gianfranco Becchina

A Londres, les pièces en question se trouvent sur le stand d’un marchand d’art bâlois, Jean-David Cahn. Leur prix se monte à au moins 100 000 livres pièce, soit 130 000 francs. Le visiteur est immédiatement intrigué par les vases, dont les inscriptions lui reviennent en mémoire. Il les photographie et envoie les images à Christos Tsirogiannis, archéologue spécialiste en art volé, qui fut l’un de ses enseignants au sein de l’Association pour la recherche sur les crimes liés à l’art (ARCA). L’expert saute au plafond: ces lekythoi proviennent de la collection volée de Gianfranco Becchina, un trafiquant d’art sicilien qui dissimulait sa collection dans plusieurs caves à Bâle. C’est la police italienne qui l’a interpellé et a rapatrié des milliers de pièces volées.

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Christos Tsirogiannis est un chasseur d’art volé: il a plusieurs fois contraint les musées ou les maisons de vente à rendre des œuvres spoliées à leur pays d’origine. «Il n’y a aucun doute, explique-t-il, encore sous le choc de sa découverte. Les vases présentés à Londres étaient ceux possédés par Gianfranco Becchina, car ce sont des pièces uniques. Les noms des défunts sont gravés dessus et les parties manquantes sont les mêmes.»

Embarras des autorités bâloises

Face aux accusations de l’archéologue, Jean-David Cahn précise immédiatement qu’il n’est qu’un simple intermédiaire, puisqu’il a été mandaté par Bâle pour vendre ces pièces antiques. «J’ai aussi un avis d’expert indépendant, venant du Centre du droit de l’art, à Genève, qui certifie que la vente est légale.» Au Ministère public de Bâle-Ville, le commissaire René Gsell se montre embarrassé. D’autant que les lekythoi trouvés à Londres ne sont que la pointe de l’iceberg. «Sur les 5000 pièces remises à l’Etat italien par le parquet de Bâle-Ville en mars 2014, environ 1200 n’ont pas pu être attribuées, affirme-t-il. La magistrature italienne, après examen, ne les a pas revendiquées. Et nous n’avons pas pu clarifier leur origine.»

«C’est un scandale, se fâche Christos Tsirogiannis. L’Italie et la Suisse ont délibérément omis de notifier à Interpol qu’il leur restait sur les bras des centaines d’œuvres volées.» Sur 1200, combien ont été déjà vendues sur le marché de l’art? Le Ministère public bâlois ne répond pas à notre question. Il devra cependant le faire sous peu, car Christos Tsirogiannis a prévenu Interpol, qui a informé Berne et Athènes de la présence en Suisse de ce patrimoine inestimable. Les vases, eux, auraient quitté Londres pour Bâle sans avoir été achetés.