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Dans le canton de Vaud, d'étranges safaris pour chômeurs en fin de droits

Le canton délègue à des entreprises privées les mesures de retour en emploi. Des politiques contestent la pertinence de ces programmes, après un rapport mitigé de la Cour des comptes

Des chômeurs «en safari», d’autres en devoir d’écrire une lettre «LOVE», autant de chercheurs d’emploi en train de gravir les «escaliers de l’espoir»: Daniel Porot a le sens de la métaphore. Le directeur de Porot & Partenaire à Genève, pape de la gestion de carrière et auteur de best-sellers, craint l’hyperbole aussi peu que le burlesque.

Mandaté par l’Etat de Vaud depuis 2008 pour prendre en charge des chômeurs en fin de droits (parmi près de 90 autres organisateurs de mesures), il utilise une méthode prétendument éprouvée qui ne fait pourtant pas l’unanimité, les mesures J’EM (Jusqu’à l’emploi). En janvier, un postulat a été déposé au Grand Conseil, demandant de fixer des objectifs et un suivi régulier des mesures d’insertion professionnelle offertes aux bénéficiaires de l’aide sociale et aux chômeurs de longue durée (1100 personnes sont concernées sur 23 500), à la suite d’un rapport de la Cour des comptes jugé contrasté. Renvoyé en commission, le Grand Conseil devrait en débattre dans les prochaines semaines.

Monter les marches de «l’escalier de l’espoir»

Que fait-on quand on J’EM? Monter les marches de «l’escalier de l’espoir», une curieuse chasse au trésor pour naufragés du marché de l’emploi. «La terminologie utilisée dans mes cours permet aux gens de visualiser le résultat de leur action jusqu’à l’emploi, résume Daniel Porot. Car il y a souvent un abîme entre là où ils se trouvent et le monde du travail.» Avec conviction, bonhomie ou réticence, les chômeurs en fin de sont d’abord invités à parler de leur dernier métier, à écouter des témoignages, à visiter des entreprises. Après quoi les voilà prêts pour les safaris, à pied ou en voiture. Mais point de savane africaine, c’est la jungle urbaine et industrielle qu’ils arpenteront, où ils dénicheront des sociétés où déposer à l’improviste leur CV et, plus corsé, postuleront spontanément. «Dans ce cas, quatre personnes préparent le candidat avant qu’il ne parte au combat», précise Daniel Porot. Mais l’aventure ne s’arrête pas là. Ils s’essayeront aussi au job­shadowing, ou comment se tenir dans l’ombre d’un employé qui fait exactement le travail qui les inspire mais qu’ils n’obtiennent pas. Dans la série des illusions motivantes, ils feront aussi un stage en entreprise en jurant qu’ils ne réclameront pas d’emploi. Ils devraient alors être en verve pour écrire une «LOVE», dont le romantique acronyme signifie «lettre pour obtenir vite un entretien». Etant entendu qu’il faut viser l’entretien avant le job.

«Cela fait des années que certaines de ces mesures ne marchent pas. Il y a des moutons noirs et on les connaît»

Un programme rudement concurrencé, «puisqu’une autre société impose même de la danse du ventre dans le canton de Zurich», selon Nicolas Rochat Fernandez, chef du groupe socialiste et auteur du postulat, ou de jouer à la marelle, selon un autre témoignage. Ce n’est pas la méthodologie jugée «arriviste» que conteste l’élu. Mais bien le résultat, s’appuyant sur un audit de la Cour des comptes de l’automne dernier. «Cela fait des années que certaines de ces mesures ne marchent pas, dit-il. Il y a des moutons noirs et on connaît leurs noms. J’EM, Ingeus, Adecco.» Selon la Cour des comptes, 37% des chômeurs participant à J’EM trouvent un emploi pendant ce stage ou dans les six mois qui suivent. Un résultat honorable, pour Daniel Porot, qui note «qu’il est difficile de redonner des compétences sociales à des gens sans emploi depuis longtemps. Ils portent une angoisse qu’il s’agit de vaincre, tout comme la peur de rechuter.»

Le problème, c’est que ce résultat est ambigu, car bon nombre abandonnent en route: 57%, selon la Cour des comptes. Quant au coût de la mesure, qui s’inscrit sur six mois à raison d’un mi-temps, c’est 7400 francs par chômeur. Avec 300 candidats par année, c’est 2,22 millions de francs qui sortent de la poche de l’Etat pour entrer dans celle du boss de la gestion de carrière. Et 22 millions au total que l’Etat de Vaud dépense pour ces programmes de retour en emploi.

Sous-traitance à des entreprises privées

Ce qui pose un problème de fond aux auteurs du postulat, et à la gauche en général: «Déléguer des mesures à des entreprises lucratives m’interpelle, réagit le conseiller national socialiste Jean Christophe Schwaab. Les Offices régionaux de placements (ORP) ou l’Aide suisse d’entraide ouvrière (OSEO) ont des résultats plus probants.» Nicolas Rochat Fernandez amène un autre éclairage: «Je n’ai pas d’opposition de principe contre le fait de déléguer à des entreprises privées. Mais je constate que certaines d’entre elles vendent des mesures bidon, malgré le fait qu’il ne faut pas analyser les résultats uniquement sous l’angle quantitatif. J’en veux pour preuve que les mesures de réinsertions sociales (MIS) bénéficient d’un taux de réinsertion supérieur à celui pour les mesures de réinsertion professionnelle (MIP).»

Des critiques qui laissent de marbre Roger Piccand, directeur du Service de l’emploi du canton de Vaud: «Le cabinet Porot obtient des résultats satisfaisants, étant donné la difficulté de la mission. Les chômeurs sont coachés, regagnent de la confiance en eux. Certes, la terminologie est particulière, mais c’est anecdotique.» Directrice de la Chambre vaudoise du commerce et de l’industrie (CVCI) et députée libérale, Claudine Am­stein approuve: «Il n’y a pas qu’une seule méthode valable. Certaines personnes réagissent mieux à ceci ou à cela. En revanche, il faut des indicateurs crédibles pour contrôler l’efficacité des différents systèmes.» Un contrôle qui n’aurait pas été fait à satisfaction, selon l’avis de Giuliano Bonoli, professeur de politique sociale à l’Institut de hautes études en administration publique de l’Université de Lausanne (Idheap). Pourtant, il se prononce positivement après avoir été invité aux ateliers Porot: «Cette mesure offre une bonne compréhension du marché du travail. Les chômeurs de longue durée apprennent à chasser les signaux négatifs qui les rendent suspects aux yeux des employeurs. Ce qui me plaît moins, c’est l’humour du langage utilisé, le côté marchandisation.» Et le professeur de conclure: «La gauche a tendance à réagir de manière corporatiste, en défendant son territoire, qui comprend la réinsertion. C’est pour cela aussi que cette mesure polarise.» J’EM, ou pas.

Dossier
Le dossier épineux des chômeurs en fin de droits

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