Enfants, ils jouaient ensemble aux soldats de plomb. Aujourd'hui, Jean Studer et Antoine Grandjean se font la guerre sur le terrain politique. Au cœur de leur querelle: le projet de police unique défendu par le Conseil d'Etat. D'un côté, le ministre socialiste souhaite accélérer le processus de réformes afin de redresser les finances cantonales. De l'autre, le président libéral de la Ville de Neuchâtel fustige un projet qui entraînera des économies pour le canton, «mais pas pour les communes».

Une police coûteuse

Actuellement en consultation, le projet de loi sera soumis au Grand Conseil avant l'été. En attendant cette échéance, les deux camps fourbissent leurs armes. Jean Studer a profité du traditionnel bilan de la police cantonale, fin mars, pour souligner «le luxe» de la situation actuelle: les 168000 habitants du canton de Neuchâtel disposent d'une police cantonale, des polices de Neuchâtel, du Locle et de La Chaux-de-Fonds (cette dernière sera absorbée par le canton le 1er janvier 2007) et de 18 polices communales.

Cette mosaïque crée un problème de masse critique dans plusieurs communes et, ipso facto, un suréquipement manifeste. Les différents corps de police du canton disposent ainsi de la bagatelle de 23 motos, contre 12 pour la police unique fribourgeoise. Autre exemple: la commune du Landeron dispose d'une voiture pour un seul policier. Pratique, mais onéreux.

Economiser et offrir plus

Le Conseil d'Etat veut casser cette logique. Avec un objectif principal: dégager des économies. La feuille de route du projet «un canton, une police» prévoit de passer des quelques 30 postes de police actuels à un total de 14, avec des rayons de surveillance aménagés en conséquence. Les effectifs - 460 hommes au total - seront réduits de 10% afin de réduire d'autant une facture sécuritaire qui s'élève aujourd'hui à 70 millions de francs. «Cette rationalisation permettra en outre d'offrir plus de prestations», assure le commandant de la police cantonale, André Duvillard.

Pour Antoine Grandjean et son homologue de la Ville du Locle, Charles Hässler, cette promesse constitue de la poudre aux yeux. «Les doublons ont été supprimés avec l'entrée en vigueur de Police 2006, au début de l'année, considère le premier. On ne nous laisse pas le temps de faire le bilan de l'opération et on veut déjà passer à l'étape suivante, sans même nous consulter. Ce n'est pas acceptable.»

Un monopole d'Etat

Sur le fond, les deux hommes soupçonnent le Conseil d'Etat de vouloir pratiquer un nouveau report de charges sur les communes. «La mise en place de la police unique nous forcerait à signer des contrats de prestation avec la police cantonale sans pouvoir négocier le prix. C'est un monopole d'Etat. Comme libéral, je ne peux pas soutenir une telle proposition.»

Du côté du Château, ces arguments suscitent des hochements de tête dépités. Jean Studer reconnaît que Police 2006 est un bon projet, mais il ne constitue «qu'une phase transitoire». Selon lui, la réforme emmanchée à l'occasion d'Expo.02, avec la mise en place des premières patrouilles mixtes, débouchera nécessairement sur une structure centralisée. «C'est inévitable», tonne-t-il.

Une réforme menée au pas de charge

Le conseiller d'Etat socialiste admet une seule critique. Oui, il a omis de prendre langue avec tous les partenaires potentiels avant de mettre le projet de loi en consultation, en février dernier. Le moteur de son empressement? La décision, en octobre dernier, de la ville de La Chaux-de-Fonds de céder sa police au canton, opportunité qui a «déclenché le processus».

Pourquoi ne pas avoir laissé le choix aux communes de rester en dehors du projet police unique? «On ne peut pas modifier structurellement le canton en laissant à chacun ses petits particularismes», continue le magistrat, qui déplore l'attachement «quasi sacrificiel» du chef-lieu pour sa police.

Reste la question du coût pour les communes. «Elles choisiront elles-mêmes ce qu'elles désirent, rappelle André Duvillard. A prestations égales, ce ne sera pas plus cher.» Pourquoi l'Etat n'a-t-il pas simplement cantonalisé la police dans la logique du «qui commande paye» appliquée pour les hôpitaux? «Dans un tel scénario, elles n'auraient plus aucune autonomie politique, reprend le policier. Là, c'est différent: en participant aux Conseils régionaux de sécurité, elles pourront influer directement sur la politique de sécurité.»

Ces arguments ne suffisent pas à convaincre Antoine Grandjean, qui réfute avec énergie être guidé par la défense de son pré carré: «Dans cette logique, je me serais tiré une balle dans le pied en menant le projet de réunion des Services industriels des villes de Neuchâtel, du Locle et de La Chaux-de-Fonds (SIRUN). Cela dit, c'est vrai, je fais un procès d'intention au Conseil d'Etat. Vu son attitude depuis le début de ce dossier, j'ai du mal à lui faire confiance. Et je ne suis pas le seul. De nombreuses communes partagent cette position.»