Des cantons écartelés entre hydrodollars et écologie

Or bleu Les écologistes se mobilisent contre l’assèchement des rivières

Les cantons ont tenté d’appliquer la loi sur la protection des eaux sans augmenter les débits

Les rivières sont trop souvent à sec, provoquant la colère des associations de protection de la nature. Parce que les entreprises électriques captent souvent toute l’eau à disposition.

En Valais, les pluies de ces dernières semaines ont grossi le Rhône et les captages laissent couler leur trop-plein, pacifiant pour un temps le conflit entre écologistes et barragistes. Mais c’est l’exception, alors que la loi sur la protection des eaux de 1992 exigeait que les barrages ayant un impact sur les rivières soient assainis pour fin 2012. Par «assainir», on entend convenir d’un débit minimum dans chaque cours d’eau, pour autant que cela soit «supportable économiquement» pour les entreprises productrices d’électricité.

Alors, pêcheurs et associations de protection de la nature se battent ensemble pour faire respecter la loi. Un double accident dans le Parc national des Grisons leur sert de sonnette d’alarme en avril dernier. L’assèchement soudain de la rivière puis le déversement de boues provoquent la mort de 11 000 poissons, selon la Fédération suisse de pêche. Les problèmes du Doubs, très médiatisés, servent d’exemple pour pousser les cantons à s’acquitter de leur devoir. En coulisse, les écologistes proposent des solutions financières (lire ci-contre) et sont parvenus à se mettre autour de la table des négociations avec les cantons, suite à un jugement du Tribunal fédéral en leur faveur (lire ci-dessous).

«Le Valais a beaucoup de retard, estime Dani Heusser, spécialiste de l’hydraulique au WWF. Pendant des années, la situation était bloquée.» Le canton compte 262 captages d’eau, dont 191 qui nécessitaient un assainissement selon les données 2011 de l’Office fédéral de l’environnement (OFEV). Et il n’est pas le seul à être en retard. 511 captages sur les 817 qui nécessitaient un assainissement en Suisse n’avaient toujours pas réalisé leurs projets en 2011. Cependant, depuis la publication de ces chiffres, les travaux auraient bien avancé, estime l’OFEV.

En fait, le Valais dit avoir réalisé une vaste étude entre 2002 et 2008. Avec plus de 100 mesures pour améliorer l’écosystème des 21 cours d’eau touchés par les conséquences de l’hydraulique. Mais tout cela en prévoyant une perte de production totale de moins de 2% (200 GWh). Dans le cas des deux captages sur le Rhône dans la vallée de Conches, le canton expose en détail son projet de revitalisation dans une communication officielle publiée en janvier 2012. Il s’agit avant tout de construire des aménagements pour permettre le passage des poissons. «En complément de ces aménagements, les débits de dotation après assainissement pour ces deux captages seront de 180 et 250 litres/seconde. La perte de production est estimée à 5,2 GWh sur ce tronçon», décrit la publication.

Mais le projet est nettement insuffisant en eau pour les associations de protection de la nature qui, faisant recours, demandent 900 et 1200 litres par seconde. «Le Tribunal cantonal a renvoyé la décision en première instance le 21 décembre 2012, les bases nécessaires à une décision n’ayant pas été suffisantes», explique Chiara Meichtry, secrétaire générale du Département cantonal de l’économie, de l’énergie et du territoire (DEET). Aujourd’hui, en fonction de l’arrêt du Tribunal fédéral concernant le barrage de Misoxer (GR), qui fait jurisprudence, les cantons doivent revoir leur stratégie en laissant davantage d’eau dans les rivières. Et le Valais se met à table avec les écologistes et les barragistes pour «trouver des solutions rapides», affirme Chiara Meichtry.

Mais si la loi est si difficile à faire appliquer correctement, c’est qu’elle n’est avantageuse pour personne. Les Forces motrices valaisannes (FMV), propriétaires de ces deux barrages au fil du Rhône, appartiennent majoritairement au canton du Valais, qui se trouve dans le cas précis juge et partie. En augmentant la quantité d’eau qu’elles laissent dans les rivières, les entreprises perdent de l’argent. Le Valais perçoit quelque 130 millions par année des redevances hydrauliques, réparties entre le canton et les communes. Un montant qui va aussi maigrir si la quantité d’eau turbinée diminue.

«La grande question, c’est combien d’eau il faut pour répondre à la loi qui parle d’un coût économiquement supportable, s’interroge Paul Michellod, directeur des FMV. D’autant plus que la baisse du prix de l’électricité est très importante, avec le risque de ne plus couvrir le prix de revient de la grande hydraulique», précise-t-il jeudi lors du bilan annuel des FMV. Le constat est le même chez Alpiq, dans les chiffres rouges, qui détient une grande partie des barrages valaisans. «La perte de production liée à la mise en conformité avec la loi sur les débits résiduels est estimée pour toutes les entreprises de Suisse à 2 à 3 TWh par an, explique Christel Varone, porte-parole de la société. Or, la notion d’économiquement supportable pour les sociétés fluctue chaque année au gré de la bourse. De plus, avec la nouvelle stratégie énergétique 2050 du Conseil fédéral [qui mise sur la sortie du nucléaire et l’augmentation de la production d’énergies renouvelables], chaque KWh compte.»

511 captages n’ont toujours pas été assainis en Suisse, alors que la loi l’exigeait à fin 2012