«Le système fédéraliste suisse ne nous facilite pas la tâche qui consiste à lutter contre le crime organisé.» Michael Lauber, chef de l'analyse criminelle au sein de l'Office fédéral de la police, n'est cependant pas du genre à baisser les bras. Dès son entrée en fonctions, en 1995, cet homme de 33 ans a cherché le moyen de rendre plus efficaces les méthodes d'enquêtes policières malgré 26 organisations cantonales différentes.

De son bureau bernois, orné d'un grand drapeau suisse placé derrière son poste de travail selon la méthode américaine, il mène une ardente campagne de conviction auprès des polices cantonales. L'idée directrice, lancée il y a trois ans, consiste à introduire un langage d'enquête commun entre les différents services de police. L'informatique joue un rôle majeur dans ce travail d'unification qui conduit souvent à revoir fondamentalement le fonctionnement des services d'enquêtes.

Un logiciel, utilisé en Europe, aux Etats-Unis et en Australie par de nombreux services d'investigations policières, a été introduit en Suisse à fin 1997.

Il permet, grâce à un programme graphique sophistiqué, de reconstituer le réseau d'une organisation criminelle en rattachant à chaque acteur les multiples pièces du dossier d'enquête. Il a par exemple été utilisé à Genève, dès 1998, dans le cadre de l'affaire Mikhaïlov, ou très partiellement à Fribourg lors du récent démantèlement d'un réseau

de trafiquants de drogue touchant six cantons (Le Temps du 25 juin).

Selon Michael Lauber, cette synthétisation sur une page A4 de tous les liens d'affaires complexes contenus dans des dizaines de classeurs fédéraux a souvent permis de sortir un dossier de l'impasse en mettant en valeur des détails oubliés,

ou en révélant l'importance de liens entre certains acteurs du réseau.

Efficacité relativisée

«Le programme ne nous apporte aucunes preuves d'un délit, mais il nous aide à les chercher», explique Michael Lauber. «Avant de pouvoir utiliser toutes les potentialités de cet outil informatique il faut lui donner des informations», constate un enquêteur fribourgeois qui relativise l'efficacité du système. Reste que le programme parvient à désigner seul la tête d'un réseau grâce au nombre et à l'importance des informations fournies. Par un système de fichiers très complets reliés au graphique, il est possible de parcourir l'entier du dossier sans perdre la vue d'ensemble de l'enquête.

A Saint-Gall, grâce aux liens immédiatement tirés entre des comptes bancaires et des personnes, ou à Berne par la mise en évidence d'un faisceau d'indices qui a permis de faire avouer un meurtrier, l'informatique a joué un rôle décisif. «La Suisse se situe généralement au bout de la chaîne du crime organisé. Nous devons détecter les traces, souvent financières, du délit mais pas le délit lui-même. D'où l'avantage de ce système qui nous aide à établir les liens adéquats», souligne Michael Lauber.

Une quarantaine de policiers – il en faudrait le double selon Michael Lauber – sont déjà formés sur ce système qui entraîne souvent une réorganisation interne des services d'enquêtes par la séparation des fonctions entre analyste et enquêteur. L'efficacité dépend en effet de l'étroit travail d'une équipe composée d'un juge instructeur, d'un analyste et d'enquêteurs. Les cantons les plus avancés dans ce domaine sont ceux du Tessin, de Genève, de Berne et de Saint-Gall.

Rapidité dans les échanges

L'unification de la méthode de travail, sur la base d'un même logiciel, facilite les échanges d'informations entre les polices locales et nationale. «Nous gagnons du temps et pouvons intervenir au bon moment et au bon endroit après avoir parfaitement ciblé nos observations», résume Michael Lauber.

A Fribourg, la cellule de lutte contre le crime organisé, promise depuis deux ans, verra sans doute le jour l'an prochain. «J'envisage de l'intégrer dans la brigade financière. C'est désormais possible car je dispose depuis peu de trois policiers supplémentaires. Nous comblerons ainsi une lacune et pourrons par exemple nous occuper des sociétés russes installées à Fribourg», signale Peter Baeriswyl, chef de la Sûreté.

«Ce serait fantastique de pouvoir affecter une ou deux personnes au seul travail d'analyse criminelle. Au Tessin ils sont trois», souligne l'inspecteur fribourgeois Pierre Galley, qui utilise trop peu à son goût les connaissances informatiques acquises grâce au logiciel fourni par l'Office fédéral de la police.