Asile

Les cantons se réveillent face à la hausse de réfugiés mineurs

Lucerne annonce l'ouverture d'un centre ce mercredi. De nouveaux lieux réservés aux requérants de moins de 18 ans se créent en Suisse. Les différences d'encadrement entre régions demeurent toutefois trop importantes

Le nombre d’enfants qui ont pris le chemin de l’exil sans leur famille pour rejoindre la Suisse a quintuplé en deux ans. Plus de 1500 requérants mineurs non accompagnés (MNA) sont arrivés en Suisse ces dix derniers mois, alors qu’ils n’étaient que quelque 300 en 2013.

Seuls quelques cantons, les plus grands, possédaient jusqu’ici des foyers spécialisés et accueillaient les enfants exilés de moins de 16 ans (près d’un tiers d’entre eux). Alors que leur nombre a commencé à augmenter en 2014, le Secrétariat d’Etat aux migrations (SEM) a demandé à tous les cantons de se préparer et de mettre sur pied des structures pour prendre en charge des MNA de tout âge, à partir d’avril 2015. «Les cantons étaient invités à nous informer s’ils n’y arrivaient pas. Seul le Jura a demandé un délai supplémentaire jusqu’à la fin de l’année», explique le SEM. Ce n’était pourtant pas l’unique canton à manquer d’hébergements. En ce début d’année, certains plaçaient encore les enfants comme des adultes, «dans des bunkers militaires ou des abris antiatomiques», critique le Comité des droits de l’enfant de l’ONU.

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Quelques mois et reportages plus tard, des mesures sont annoncées dans l’ensemble du pays. Les Grisons, qui «abandonnaient des enfants» dans un centre pour adultes à Davos «dans des conditions d’hygiène déplorables», selon le président de la commune, ont mandaté la fondation Gott hilft pour un projet pilote. Dès novembre, douze réfugiés de 16-17 ans seront logés dans une ancienne maison familiale, avec l’équivalent de cinq accompagnants à temps plein – un des meilleurs taux du pays. «Nous assurerons une présence quand ils ne seront pas à l’école ou en programme d’intégration, les soirs et les week-ends notamment», explique Martin Bässler, responsable pédagogique de la fondation.

70 enfants à Lucerne

Après Berne et Zurich, Lucerne a annoncé mercredi l’ouverture d’un nouveau lieu réservé aux requérants de 14 à 18 ans. Septante enfants y seront placés, «avec en moyenne un accompagnant pour sept à neuf enfants», précise le Département des affaires sociales. Même un demi-canton comme Appenzell Rhodes-Extérieures, qui n’accueille qu’une dizaine de MNA, a décidé de faire appel à une organisation spécialisée.

La Confédération verse près de 1500 francs par mois par requérant, qu’il soit majeur ou mineur. Les cantons ou les communes doivent compléter pour l’encadrement des enfants, selon leur bonne volonté

Epinglée en février dans un reportage de Temps Présent, l’Argovie a dû prendre, elle aussi, des mesures. Elle a retiré les adolescents qu’elle avait placés dans un centre pour hommes célibataires. Une centaine de mineurs logent désormais dans un ancien immeuble de l’hôpital cantonal, tandis que les enfants de moins de 16 ans sont toujours confiés à des familles d’accueil.

Le canton a fait des efforts. Mais ces efforts restent «insatisfaisants», critique Patrizia Bertschi, présidente de l’association Netzwerk Asyl Aargau. «Il n’y a que trois accompagnants professionnels pour la centaine d’adolescents. Ce n’est pas un réel encadrement. Ils sont continuellement surchargés», déplore-t-elle. «Les enfants réfugiés ou admis à titre provisoire ne reçoivent pas le soutien adéquat pour suivre les cours d’allemand ou les cours de préparation à un apprentissage.» L’association a dû élaborer un programme d’aide qu’elle finance elle-même. «Le canton n’a pas voulu débloquer les fonds», regrette Patrizia Bertschi.

La Confédération verse près de 1500 francs par mois par requérant, qu’il soit majeur ou mineur. Les cantons ou les communes doivent compléter pour l’encadrement des enfants, selon leur bonne volonté. «Dans certains cantons, les jeunes n’ont qu’un tuteur officiel, qu’ils voient de temps en temps pour les questions administratives. Ils n’ont pas forcément de contacts quotidiens avec un éducateur», rapporte Mathilde Hofer, responsable du projet Speak Out, qui rassemble une trentaine de MNA. A Genève, la plupart des adolescents n’ont même encore pas rencontré leurs tuteurs légaux.

Les inégalités restent criantes. A Lausanne, le foyer du Chablais compte en moyenne 1 éducateur pour 5 mineurs. Le second centre lausannois, le Chasseron, qui n’accueille depuis ce mois plus que des MNA, emploie l’équivalent d’un éducateur pour 10 enfants, «mais nous cherchons à recruter pour atteindre le même taux que celui du Chablais», précise l’Etablissement vaudois d’accueil des migrants. A Genève, le foyer du Saconnex n’a qu’un accompagnant pour 19 enfants, malgré les critiques répétées de la Task force.

Patate chaude

Ces différences de traitement ne sont pas justifiables, critique le conseiller national Jacques Bourgeois (PLR/FR), qui a déposé une motion ce printemps. «Le Secrétariat d’Etat aux migrations doit vérifier que tous les cantons respectent les droits de l’enfant», fustige-t-il. Mais le SEM refuse toujours de s’en mêler, répétant que «la prise en charge des mineurs ne révèle pas de sa compétence». Il renvoie la balle aux cantons et à leur représentant, la Conférence des directeurs des affaires sociales (CDAS).

La CDAS s’est saisie du dossier. Elle est en train d’élaborer des recommandations pour l’hébergement et l’encadrement des MNA. «Notre objectif est d’apporter une certaine harmonisation. Nous cherchons un consensus acceptable pour tous les cantons», explique sa secrétaire générale, Margrith Hanselmann. Sera-t-il suffisant? La première mouture est attendue avant la fin de l’année.

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