Les vieilles cabines d’Aminona sont alignées dans leur gare abandonnée et attendent d’être démontées. Exploitée à perte avec seulement 50 000 remontées par saison, la liaison est arrivée au terme de sa concession début avril. Au pied des trois tours d’inspiration tibétaine, reliques d’un gigantesque projet immobilier des années 70, la vie s’est arrêtée et le dernier restaurant a fermé ses portes. A la rue de Lhassa, les appartements sont loués très bon marché, surtout à des employés des hôtels de Crans-Montana. Quelques logements sont occupés à la semaine par des touristes. La plupart ont le mobilier écaillé, déchiré, d’il y a quarante ans. Cet hiver, les glissements de terrain ont coupé la route de Crans-Montana pendant dix jours. «Aminona est en perdition», se désole Stéphane Pont, président de la commune de Mollens, où, lentement, les tours se détériorent.

L’avenir de cet embryon de station est suspendu aux décisions des investisseurs russes d’Aminona Luxury Resort and Village (ALRV), le village prévu depuis 2007 pour ressusciter le hameau et financer sa nouvelle télécabine. Mais il y a eu la faillite de la première société Mirax, la création d’ALRV et la chute de l’un de ses actionnaires majoritaires, Sergei Polonski. Pendant tout ce temps, aucun dossier n’a été déposé à l’Office fédéral des transports pour l’homologation d’une nouvelle liaison avec le domaine skiable de Crans-Montana.

Depuis une année, Evgeny Kogan est le seul propriétaire d’ALRV. Agé de 25 ans, il est le fils de Vladimir Kogan, un banquier proche de Vladimir Poutine, et il est domicilié à Mollens, selon le Registre du commerce. «Il étudie actuellement les tracés possibles de la nouvelle télécabine», assure Stéphane Pont. «Evgeny Kogan semble être un investisseur sérieux, mais nous attendrons sa décision jusqu’à la fin de l’année 2014, après quoi nous irons de l’avant avec un autre projet», explique Philippe Magistretti, président des remontées mécaniques de Crans Montana Aminona (CMA). C’est que, depuis huit mois, un investisseur tchèque, Radovan Vitek, est venu éponger les dettes de CMA, leur donnant une certaine indépendance. «Nous pouvons aujourd’hui dire aux Russes que nous sommes prêts à travailler avec eux, mais que si leur projet n’avance pas, nous en développerons un autre sans eux», poursuit Philippe Magistretti. Ce sera un télésiège, faute de moyens pour une télécabine, et il ne verra pas le jour avant l’été 2016. Avec la manne tchèque, il faudra aussi rénover le restaurant d’altitude du Petit Mont-Bonvin, financer des bus navettes jusqu’à Crans-Montana, animer les alentours de la future gare.

Radovan Vitek a déjà investi 16 millions dans les remontées mécaniques. «Il a le projet de construire deux hôtels, juste au pied des pistes de Crans-Montana», explique Daniel Salzmann, actionnaire de CMA. «C’est dans son intérêt que nous soyons performants s’il veut atteindre de bons taux de remplissage.» Son entrée dans le capital avec 10% des actions en août 2013, puis avec 36% en février 2014, a provoqué quelques remous dans la région. C’est que Radovan Vitek, âgé d’une quarantaine d’années, a la réputation d’être très dur en affaire. En 2013, il a pris le contrôle du groupe immobilier européen Orco alors qu’il en détenait 29,7% des actions. En dernière minute, il a proposé l’entrée au conseil d’administration de cinq nouveaux membres. Les actionnaires minoritaires écrivaient alors dans une lettre publique: «Si les administrateurs de Gamala (l’entreprise de Radovan Vitek, ndlr) sont élus, Radovan Vitek prendra le contrôle de la société sans qu’aucune offre publique d’acquisition n’ait été faite aux actionnaires.»

Radovan Vitek doit la majeure partie de ses milliards à la spéculation immobilière après la chute du régime communiste. En 2013, il était propriétaire à 100% de Czech Property Investments (CPI), l’un des plus grands investisseurs immobiliers dans son pays. Il y a quelques années, il a pu entrer sur le marché européen grâce à quelques grandes familles juives britanniques, qui, en échange, peuvent investir à Prague, selon ses propres déclarations à un journal tchèque.

En quelque huit mois au sein de CMA, il pèse déjà plus lourd que les six communes qui constituent Crans-Montana, soit 33% du capital. «Je connais l’affaire Orco», répond Claude-Gérard Lamon, président de Montana où est domicilié Radovan Vitek. «Ce sont des méthodes fortes qui sont courantes dans le domaine de la finance. On ne peut évidemment pas gérer une société de service public de cette manière-là», dit-il. «Mais je pense que la comparaison entre ces deux situations n’a aucune pertinence. Ce ne sont ni les mêmes circonstances ni les mêmes produits», ajoute-t-il.

«Radovan Vitek n’est pas dans une logique de mécénat, c’est certain», reconnaît Daniel Salzmann. «Mais sa logique économique est positive pour une gestion plus professionnelle de la société», dit-il, évoquant volontiers les guerres fratricides entre les six communes de la station. C’est avec un certain soulagement qu’il accueille un dirigeant étranger. Et puis, Radovan Vitek a payé ses actions à 60 centimes, «un prix très correct» aux yeux de plusieurs des présidents de commune concernés. «Nous conservons une minorité de blocage», ajoutent-ils. Selon eux, les collectivités publiques n’avaient pas les moyens de faire face à ces dépenses. «En termes de pouvoir décisionnel, Radovan Vitek dispose aujourd’hui d’un bras de levier vraiment important sur les remontées mécaniques, mais aussi sur les pouvoirs politiques régionaux», estime Christophe Clivaz, professeur de sciences politiques et spécialiste du tourisme à l’Institut Universitaire Kurt Bösch (IUKB).