«Lorsqu'Arnold Koller m'a proposé de prendre la tête du Ministère public de la Confédération, il m'a donné une semaine pour répondre. J'ai décidé de faire le saut. Si j'avais eu plus de temps, je serais venue ici, j'aurais vu comment les choses se passaient et j'aurais refusé! Aujourd'hui, je suis très contente d'avoir dû décider si vite: j'aurais raté l'occasion formidable de faire de ce Ministère public de la Confédération un vrai parquet avec des compétences fédérales pour poursuivre la criminalité et la délinquance d'affaires dans les cas où une structure nationale est nécessaire.»

Au moment de quitter le poste qu'elle occupe depuis cinq ans, Carla Del Ponte montre le visage d'une femme sereine, satisfaite de son action et de la situation qu'elle laisse à son successeur. Les compétences et les moyens qui lui sont attribués? Suffisants, du moins dès que sera adopté le projet sur l'amélioration de la poursuite pénale actuellement pendant devant les Chambres fédérales. La législation pénale en matière de lutte contre le crime organisé et le blanchiment d'argent? Une des meilleures d'Europe. La collaboration des banques? Excellente depuis que la loi les contraint à faire part de leurs soupçons à un bureau de communication. Bref: il était temps, pour la pugnace magistrate, de partir se battre sur d'autres fronts.

Le Temps: La construction d'un Ministère public de la Confédération qui joue un rôle de leader dans la lutte contre le crime organisé, c'est en somme votre œuvre?

Carla Del Ponte: Je n'aime pas dire les choses comme ça. Lorsque je suis arrivée, j'ai trouvé un bureau occupé principalement à des tâches administratives et à des activités de police préventive. Les enquêtes policières, la lutte contre la grande criminalité étaient déléguées aux cantons, de même que les commissions rogatoires. Cela ne me plaisait pas, car l'activité de magistrat pour laquelle j'étais préparée était pratiquement inexistante. Alors j'ai commencé à faire ce que la loi me permettait de faire: certaines enquêtes, des commissions rogatoires…

Le contexte était favorable. Il y avait une volonté politique du parlement et surtout du gouvernement de faire face aux nouveaux défis de la criminalité organisée. Aujourd'hui, la police fédérale a été détachée du Ministère public de la Confédération pour former une seule police nationale avec l'Office fédéral de la police, ce qui m'épargne d'être confrontée aux questions de police préventive et de sûreté intérieure, auxquelles je n'étais ni préparée ni formée. Parallèlement, nous allons nous voir attribuer de nouvelles compétences en matière de lutte contre la criminalité organisée et économique. L'instrument est bon, il faut commencer à travailler.

– Avec le recul, comment jugez-vous vos premières actions dans des dossiers précis? L'affaire des amis de Carlos, par exemple?

– Si c'était à refaire, je referais la même chose, sans hésitation. Mon travail est d'appliquer la loi. S'il y a des indices suffisants pour enquêter, on enquête et au terme de l'enquête on décide comment la conclure: par un classement, un non-lieu ou un procès. Dans cette affaire, il y avait des indices qui justifiaient l'ouverture d'une enquête. C'est donc ce que j'ai fait et je vous rappelle que mes décisions ont été confirmées par la Chambre d'accusation du Tribunal fédéral. Il aurait bien sûr été préférable que je puisse travailler dans la discrétion, sans tout ce battage médiatique. Mais cela ne dépendait pas de moi et si cela m'a parfois agacée, cela n'a jamais déterminé mon action.

– On peut malgré tout se poser une question d'opportunité. En 1994, les activités sur lesquelles vous avez enquêté ne représentaient plus de danger réel. C'était de l'histoire.

– Bien sûr que c'était de l'histoire. Mais pas seulement. Posez la question aux gens qui ont perdu des proches dans un attentat! De toute façon, je le répète, mon travail est d'appliquer la loi, pas de me demander si telle ou telle enquête est politiquement justifiée. Les renseignements nous sont parvenus après la chute du mur de Berlin, ils donnaient des indices suffisants sur des faits qui n'étaient pas prescrits, nous avons enquêté, c'est tout.

– Dans le fil de cette enquête, le Tessinois Bruno Bréguet, un ancien compagnon de Carlos, a mystérieusement disparu. Qu'est-il devenu?

– Bruno Bréguet n'était pas inculpé dans notre enquête mais nous voulions l'entendre comme témoin. Quand il l'a appris, il a quitté son domicile tessinois et peu après, il a disparu sur un bateau entre la Grèce et l'Italie.

On a fait des recherches mais on n'a jamais pu établir ce qui s'était passé. A-t-il voulu se cacher parce que la police allemande le cherchait? A-t-il tenté de s'enfuir en se jetant à l'eau? Je ne sais pas. Mais j'exclus une vengeance d'un service secret… Comme vous l'avez dit vous-même, tout ça, à cette époque, c'était déjà de l'histoire.

– Comment ce dossier va-t-il se conclure?

– A ce stade, nous ne disposons pas des éléments suffisants pour un procès. Vous savez, ce serait formidable si, chaque fois qu'on ouvrait une enquête, on était sûr d'aboutir. Mais en même temps, nous ferions un très mauvais travail si nous attendions, pour nous mettre à enquêter, qu'on nous fournisse tous les éléments qui nous assurent que nous pourrons obtenir une condamnation au bout du compte…

– Si on fait le compte des grandes enquêtes qui ont marqué votre carrière à Berne, on trouve une majorité de dossiers ouverts à partir de renseignements provenant de l'étranger. Est-ce à dire que la police suisse ne fait rien? Ou qu'elle n'a pas les moyens de surveiller ce qui se passe chez elle?

– Nous avons un secteur financier de première classe et nous en sommes fier. L'argent du monde entier vient en Suisse: l'argent propre, l'argent sale, et l'argent gris de la corruption, de l'évasion fiscale, etc. Cela fait seulement dix ans qu'on a commencé à s'intéresser à ce problème. Et nous avons pris des mesures efficaces.

Nous sommes l'un des premiers pays du monde à avoir renversé le fardeau de la preuve en matière de confiscation de valeurs appartenant à une organisation criminelle. Nous avons créé des offices spécialisés, une loi sur le blanchiment d'argent… Mais la situation change elle aussi. Prenez l'affaire Salinas: l'argent que nous avons saisi dans cette affaire avait déjà été lavé deux fois. Il était arrivé en Suisse par virement d'une banque américaine, sur un compte appartenant au frère du président mexicain. Comment aurait-il pu paraître suspect aux yeux d'un employé de banque? Il y a dix ans, on voyait arriver des valises de billets. Aujourd'hui, les fonds déposés ici sont au troisième degré du recyclage, ils sont déjà dans le circuit bancaire. Cela devient très difficile d'identifier un virement suspect.

– Il arrive qu'on ait des éléments qu'on n'exploite pas tout de suite. L'affaire Berezovski, par exemple. Cela faisait des années qu'on savait que ce monsieur avait des activités financières suspectes…

– Pour qu'une enquête démarre, il ne suffit pas qu'il y ait des articles dans les journaux sur celui-ci ou celui-là. A un certain endroit du monde, il doit y avoir des indices concrets d'un crime ou d'un délit. Alors nous recevons une demande d'entraide et s'il y a lieu d'entrer en matière, nous enquêtons. Si cela se justifie, nous ouvrons également une enquête nationale. Mais cela, ce n'est pas moi qui peux le faire. Je dois signaler le cas à une justice cantonale.

– Les magistrats qui s'occupent de ce dossier en Russie sont régulièrement mutés. Vous ne craignez pas qu'il ne s'ensable définitivement après votre départ?

– Je suis d'un naturel optimiste, donc je crois que nous aboutirons. Naturellement l'éviction de M. Skouratov et la mutation de ses successeurs m'ont beaucoup touchée. Je ne croyais pas qu'on en était encore là… Mais M. Skouratov n'était pas seul et ses collaborateurs continuent le travail.

– Même si vous transmettez tous les renseignements recueillis en Suisse à la Russie, est-ce qu'il y a un moyen d'éviter que ces renseignements ne soient finalement pas utilisés?

– Non, il n'y en a pas. Et ce ne serait pas la première fois. Je me rappelle d'une importante affaire de corruption en Italie en 1986. Nous étions prêts à fournir l'assistance qu'on nous demandait puis, au dernier moment, le dossier a été transféré de Milan à Rome et, à Rome, tout d'un coup, on n'avait plus besoin de rien… Dix ans après, on nous a redemandé les mêmes renseignements dans le cadre des enquêtes «Mani pulite».

– Vous vous dépeignez comme une simple exécutante de la loi. Dans ce genre d'affaire, est-ce que vous n'êtes pas obligée de reconnaître que votre action est aussi politique?

– Non. S'il y a à Moscou de la corruption qui remonte, disons, très, très haut et que nous faisons ici des enquêtes qui nous fournissent les preuves dont nos collègues russes ont besoin pour le démontrer, nous ne faisons pas de la politique, mais une enquête.

– Un travail qui a tout de même des retombées politiques….

– Vous ne pensez tout de même pas que je ne m'en rends pas compte! Mais ce serait en renonçant à faire mon travail à cause de telles retombées que je ferais de la politique. Là, je fais mon travail, c'est tout.

– Quelle image vos collègues étrangers ont-ils de la Suisse?

– Une mauvaise image, fréquemment. Je me surprends souvent à défendre les banques suisses… Les contacts servent aussi à ça. A expliquer comment les choses se passent chez nous, à améliorer notre image…

– Comment voyez-vous votre succession?

– Il faudrait quelqu'un qui continue le travail que nous avons commencé. Qui continue à faire de ce parquet un organe judiciaire, qui mène ses enquêtes. Mais je suis très confiante: le Conseil fédéral cherche quelqu'un qui travaillera dans la même direction que moi.

– Parlons enfin du TPIY. Quelles priorités donnerez-vous à votre action? Entamer de nouvelles enquêtes? Mener à terme les dossiers déjà ouverts?

– Je ne peux pas vous répondre avant d'être allée sur place, d'avoir parlé à mes futurs collègues… Ma première priorité sera de rencontrer Louise Arbour, qui a fait du très bon travail. Et puis, il y a à la Haye des gens détenus qui ont droit à un procès et il faudra aller vite. Kofi Annan m'a dit qu'il espérait voir le TPIY terminer son travail d'ici cinq ou six ans.

S'il faut faire des choix, j'en ferai, par exemple en insistant auprès des Etats pour qu'ils se chargent eux-mêmes des dossiers de moindre importance.