Un escogriffe costumé en clown, l'air pas commode, fait rire la salle aux éclats en égrenant ses couplets satiriques. Au civil, c'est Carlo Bernasconi, conducteur de trains de la compagnie Zentralschweiz. Pendant le carnaval, il devient Gaggo, un des humoristes les plus appréciés du coin. C'est la soirée des Schnitzelbänke, à l'Hôtel de la Gare de Giswil. Une tradition connue à Bâle et en Alsace et que la petite localité obwaldienne se vante d'être la seule à pratiquer dans toute la Suisse centrale.

Les heurs et malheurs de figures villageoises; la bourde colossale de l'UDC locale, qui a déposé trop tard sa liste de candidats aux élections communales; les pannes des CFF, l'ours des Grisons, voilà pour les grands sujets de l'année.

Et bien sûr la loi fiscale. Ou plutôt ceux «qui l'ont rendue célèbre dans le monde entier, comme un certain vagabond welsche». Vous pensez, même la télévision viendra filmer le cortège de Giswil. Le Temps aussi a fait le voyage.

Giswil, Garage Willi

3500 habitants, dispersés en petits groupes de maisons. La rue de l'Industrie coupe à travers la grasse campagne. Le jovial Pius Willi, qui possède le garage-carrosserie, rougit de plaisir en montrant l'esquisse de son projet. C'est lui qui construit le char Zisyadis, le seul annoncé aux festivités obwaldiennes. Sur le véhicule se dresseront l'hôtel de ville de Sarnen et son pilori historique avec, à la place qui convient, un mannequin à l'effigie du politicien vaudois.

Le peuple a voté l'impôt dégressif sans complexe, à 86%. «Il n'y a pas de raison que les riches aillent tous dans le canton de Vaud», tranche le constructeur. Pius Willi n'a jamais rencontré Josef Zisyadis. Si l'occasion se présente, il lui offrira un verre, pour toute la pub faite au canton. Entre bons vivants, on devrait pouvoir s'entendre.

Pour l'heure, le char sera l'une des attractions du cortège de dimanche à Giswil. Il n'est pas prévu de le montrer à Sarnen. On se déplace beaucoup, d'un carnaval à l'autre, mais chacun conserve ses exclusivités.

Lever du jour à Alpnachstad

Les cloches sonnent à cinq heures mais le réveil est discret. Qui choisit de se rendormir peut le faire. Dans la nuit, sur la route qui mène vers le lac, d'étranges silhouettes se rendent vers le lieu de rassemblement. Les trois guggenmusik de la commune vont défiler. De même que la confrérie des Tschyfärä, (les porteurs de hotte, surnom donné aux Obwaldiens), qui règne sur le carnaval.

Dans les cliques, beaucoup d'ados ou de très jeunes adultes. Les musiques tiennent lieu de société de jeunesse, on s'y fond dans le groupe. Les parents apprécient un certain encadrement, sous la baguette du tambour-major. Il y a une réelle concurrence entre les guggen d'une localité à l'autre, il faut tenir sa place.

Dans sa tenue bariolée, Marlies Z'Graggen n'aurait raté le rendez-vous pour rien au monde. Alors que les Städer-Schränzler fêtent leurs 40 ans, elle est la dernière des fondateurs encore active. Longtemps, elle a joué les cymbales. Mais c'était devenu trop dur pour ses poignets. Elle a passé au saxo, ce n'est pas si difficile. Du reste, les cymbales ont disparu. Avant, on jouait beaucoup de jodel, de danses villageoises. Ensuite, le jazz a tout emporté.

En tête du cortège, toge et couronne de lauriers, marche Ivo César, le roi de 2006. A ses côtés, Cléopâtre, alias Irène. Ivo est le premier à avoir associé sa compagne de si près à son année de gloire. «Normal, dit-il, elle est mon principal soutien.»

Chez le curé Imfeld

«Allez voir le curé Imfeld, il sait tout sur le carnaval.» A la retraite, l'homme d'église vit dans un appartement moderne de Kerns, près de la grande église baroque où il a officié. Il vient de recevoir le Prix culturel du canton pour ses travaux sur le dialecte et les traditions obwaldiennes. Les sources historiques n'ont plus de secret pour lui.

C'est durant l'éphémère République helvétique (1798-1803) que le persiflage des autorités serait devenu un thème de carnaval. Quant au cortège de Sarnen, il ne remonte qu'à 1921, à l'initiative d'un groupe de cyclistes.

Le curé aime aussi évoquer les couleurs et les odeurs de son enfance. Quand on s'efforçait, le corps empêtré dans un sac, de mordre à une saucisse pendue à la corde à lessive. Ou qu'on se grimait le visage en utilisant du papier crêpe mouillé.

Dieu sait que l'église n'a pas toujours vu le carnaval d'un bon œil. Karl Imfeld entend encore le sermon de l'un de ses prédécesseurs: «La danse, cela irait encore, mais c'est le chemin du retour à la maison!» Lui-même n'a jamais eu ces réticences, même s'il constate avec regret que le rite de passage est souvent noyé dans l'alcool. Un jour de carnaval, il a même fait venir une petite guggenmusik dans un service divin. «Intégrer la réalité du moment dans la messe, cela ne peut être mauvais.»

Un Yogi et un pilote de Formule 1

Comme le reste de la Suisse centrale, Obwald se réclame d'une expression rustique, certes, mais décontractée. Le carnaval de Bâle? Au mieux un acte culturel, au pire un défilé militaire, explique-t-on. Les aînés déplorent un peu le recul des bals masqués, la progression uniformisante des guggenmusik.

Heureusement, parmi les moments où se nichent la poésie et l'imagination, il y a les cortèges d'enfants. A Sarnen, dans la cour de l'école, le défilé se met en place dans un aimable désordre. Diablotins fourchus, hommes-cygnes en tutu, des romanichels dans une cabine de téléphérique, un délicieux groupe de champignons, toute une faune à plumes ou à poil.

C'est alors que certains visages connus se dévoilent. Primus Camenzind, le rédacteur en chef de l'Obwaldner Wochenblatt, s'est transformé en Yogi, dans une scène de la vie sauvage. Il est là en famille, comme d'habitude. Ce pilote de Formule 1, le visage dissimulé sous un bas le faisant ressembler à Niki Lauda, c'est Ivo Herzog. Il préside la Lälli-Zunft, la Confrérie des langues tirées.

Le roi de Sarnen

Les sociétés qui organisent le carnaval à Sarnen et à Alpnach n'ont plus des anciennes corporations de métier que le nom. Elles ressemblent plutôt à de petits clubs de service. Chefs d'entreprise et indépendants y ont une bonne place.

Le roi de Sarnen est un entrepreneur de la pierre. Le maître de la confrérie d'Alpnach incarne la sixième génération de sa famille dans le commerce des bateaux. Ils ont des devoirs de représentation, des bonnes œuvres. C'est moins le royaume des fous qu'une notabilité parallèle.

«Je ne le fais par pour ça, mais on voit beaucoup de monde et il est sûr qu'on en profite pour les affaires», explique Ivo Mathis. Il faut aussi pouvoir assurer. Ivo Ier d'Alpnach estime les coûts de son règne entre 10000 et 20000 francs.

U Les principales manifestations du carnaval à Obwald ont lieu ces prochains jours. Dimanche 26: cortège à Giswil, 13h30. Lundi 27: carnaval des enfants à Kerns, 14h00. Mardi 28: grand cortège de Sarnen, 14h00.